Bab el-Mandeb : la porte des Lamentations où le monde retient son souffle

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La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique

Blaise Pascal


Quelques kilomètres de mer pour contenir les désordres du monde

Il existe sur notre planète des lieux dont la géographie semble avoir été dessinée par un philosophe légèrement pervers. Le détroit de Bab el-Mandeb appartient incontestablement à cette catégorie. Entre la péninsule Arabique et la Corne de l’Afrique, il relie la mer Rouge au golfe d’Aden puis à l’océan Indien. Son nom arabe, Bāb al-Mandab, est généralement traduit par « porte des Lamentations » ou « porte des Pleurs ». Il faut reconnaître à la géographie un certain talent pour le marketing : appeler « porte des Lamentations » l’un des passages maritimes les plus sensibles de la planète évite au moins les déceptions. Par cette étroite ouverture passent des navires qui relient l’Asie à l’Europe via Suez, des hydrocarbures, des conteneurs et, avec eux, une partie de notre confortable mondialisation. L’Agence américaine d’information sur l’énergie classe d’ailleurs Bab el-Mandeb parmi les routes stratégiques reliant les flux énergétiques du golfe Persique à l’Europe. 

Et c’est ici que la géographie devient philosophie. Nous avons construit un monde qui se croit immense, numérique, dématérialisé, presque débarrassé des distances ; puis quelques dizaines de kilomètres de mer viennent lui rappeler avec une ironie magnifique qu’Internet n’a pas encore réussi à téléporter un porte-conteneurs. Nous commandons à Marseille un objet fabriqué à Shenzhen en appuyant sur une touche, et cette simplicité presque divine repose ensuite sur un capitaine, quelques milliers de tonnes d’acier et la possibilité de franchir sans encombre Bab el-Mandeb. Lorsque cette possibilité disparaît, le monde redécouvre brutalement qu’il possède une géographie. Les navires contournent alors l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, les délais s’allongent, les assurances augmentent, le carburant se consume et les économistes découvrent, avec cette gravité particulière des hommes qui viennent de retrouver l’évidence, que faire plusieurs milliers de kilomètres supplémentaires coûte plus cher. En mai 2025, le tonnage passant par Suez restait ainsi inférieur de 70 % au niveau de 2023, conséquence notamment des perturbations en mer Rouge et des détournements par le cap.

Un homme aurait probablement observé tout cela avec un sourire amusé : Henry de Monfreid. Lorsqu’il naviguait dans la mer Rouge au début du XXᵉ siècle, le monde de Bab el-Mandeb n’était pas encore celui des gigantesques porte-conteneurs, des drones, des satellites et des chaînes logistiques mondialisées. C’était celui des boutres, des moussons, des trafics plus ou moins recommandables, des ports poussiéreux, des négociants, des contrebandiers, des pêcheurs, des aventuriers et de ces frontières dont Monfreid avait parfaitement compris qu’elles deviennent beaucoup plus intéressantes dès que quelqu’un décide de les franchir. Installé dans cette région, notamment à Djibouti et sur les rivages de la mer Rouge, il avait fait de cet espace une véritable géographie littéraire. Chez lui, la mer Rouge n’est jamais seulement une étendue d’eau : elle est une scène où se rencontrent l’Europe coloniale, l’Afrique, l’Arabie, le commerce, l’aventure, la cupidité et cette irrépressible manie humaine consistant à interdire quelque chose pour créer immédiatement une profession chargée de le transporter clandestinement.

Mais le Bab el-Mandeb contemporain révèle quelque chose de plus profond encore. La puissance n’est pas toujours affaire d’immensité ; elle est souvent affaire de passage. Un empire peut posséder des millions de kilomètres carrés et dépendre pourtant d’un détroit. Une économie peut produire des milliers de milliards et trembler devant une route maritime devenue dangereuse. Un porte-conteneurs peut mesurer quatre cents mètres, transporter une petite ville de marchandises et rester prisonnier d’une carte dessinée par la tectonique des plaques, laquelle, contrairement aux ministres de l’Économie, ne participe jamais aux sommets internationaux. Voilà l’un des grands paradoxes de notre époque : plus nous devenons puissants, plus nous découvrons l’étendue de nos dépendances. Bab el-Mandeb nous rappelle ainsi une vérité que Monfreid connaissait instinctivement : celui qui contrôle le passage n’a pas besoin de posséder l’horizon. C’est toute la philosophie des détroits, de Gibraltar à Malacca, d’Ormuz au Bosphore. Le pouvoir appartient parfois moins à celui qui détient les richesses qu’à celui qui se trouve devant la porte. Et lorsqu’une grande partie de la planète souhaite passer par cette porte, le portier, même pauvre, cesse brusquement d’être un personnage secondaire.

La porte des empires : quand les grandes puissances se bousculent dans un mouchoir de poche

Bab el-Mandeb possède une autre vertu philosophique : il démontre que la mondialisation n’a nullement aboli les rapports de puissance, elle les a simplement équipés de satellites, de drones et de communiqués diplomatiques. Sur la rive africaine, Djibouti occupe ainsi une position extraordinaire. La France y conserve une implantation militaire importante et son partenariat de défense avec Djibouti a été renouvelé ; plus largement, la sécurisation de la mer Rouge est devenue un enjeu européen, notamment avec l’opération navale ASPIDES lancée en 2024. D’autres puissances sont également présentes à Djibouti, dont les États-Unis et la Chine. Autrement dit, dans un pays de taille modeste donnant sur un détroit encore plus modeste, plusieurs grandes puissances trouvent parfaitement raisonnable d’installer des militaires pour surveiller une mer dont tout le monde affirme naturellement souhaiter qu’elle reste libre. La liberté de navigation est décidément une chose si précieuse qu’elle nécessite beaucoup de frégates pour demeurer libre.

La crise ouverte depuis 2023 autour des attaques des Houthis contre des navires en mer Rouge et dans le golfe d’Aden a brutalement rappelé cette vulnérabilité. Les autorités françaises ont décrit Bab el-Mandeb comme un espace stratégique soumis à des attaques régulières contre des bâtiments militaires et commerciaux, ce qui a conduit au déploiement de moyens navals français et européens. Il faut ici éviter les simplifications : les Houthis présentent leurs opérations comme liées au conflit israélo-palestinien et à leur soutien aux Palestiniens, tandis que les États qui protègent la navigation mettent en avant la sécurité maritime et la liberté de circulation. Mais le résultat géopolitique dépasse largement les intentions proclamées par les uns et les autres : une crise régionale peut désormais perturber une route commerciale mondiale. C’est peut-être cela, au fond, la véritable définition de notre interdépendance : nous avons réussi à faire en sorte qu’un événement survenant au Yémen puisse modifier le prix et le délai d’arrivée d’une marchandise vendue à Lyon. Henry de Monfreid aurait reconnu le décor, mais probablement pas les accessoires. Lui qui sillonnait ces eaux à bord de boutres et de petits navires découvrirait aujourd’hui des bâtiments de guerre hérissés de radars, des porte-conteneurs hauts comme des immeubles, des drones volant au-dessus des flots et des états-majors capables de suivre sur écran le déplacement d’un navire presque en temps réel. Il aurait sans doute constaté avec amusement que l’humanité avait considérablement perfectionné ses instruments sans modifier profondément ses passions. Au temps de Monfreid, on recherchait déjà l’argent, le pouvoir, les armes, les marchandises, les territoires et les passages. Nous avons ajouté le GPS. Le progrès technique est parfois cette chose merveilleuse qui permet à l’homme de poursuivre avec une précision extraordinaire les mêmes ambitions qu’il avait autrefois approximativement.

La Porte des Lamentations : une philosophie de la frontière

Mais Bab el-Mandeb devient réellement fascinant lorsque l’on cesse un instant de compter les navires pour regarder ce que représente un détroit. Un détroit est une contradiction géographique : il sépare et il unit. Il est frontière et passage, obstacle et invitation. Deux terres s’y rapprochent suffisamment pour que les hommes puissent presque se regarder d’une rive à l’autre, mais l’eau qui les sépare suffit à fabriquer des États, des routes commerciales, des migrations, des conflits et des rêves d’ailleurs. C’est peut-être pourquoi les détroits ont toujours fasciné les civilisations. Ils matérialisent cette obsession humaine pour la porte : nous voulons savoir qui peut entrer, qui peut sortir et surtout qui possède la clé. La « Porte des Lamentations » porte alors admirablement son nom. Sur ses deux rives se rencontrent certaines des grandes fractures contemporaines : la péninsule Arabique, la Corne de l’Afrique, les conflits du Yémen, les rivalités de puissances, les routes migratoires, les trafics et les intérêts énergétiques. Pourtant, les mêmes eaux portent aussi des pêcheurs, des familles, des commerçants et des marins pour lesquels la géopolitique n’est pas une discipline universitaire mais quelque chose qui peut empêcher de travailler, renchérir la nourriture ou rendre une traversée dangereuse. Voilà ce que les cartes stratégiques oublient parfois : leurs flèches rouges traversent des endroits où vivent des êtres humains. Sur une carte d’état-major, un détroit mesure quelques centimètres. Pour celui qui tente de le franchir dans une embarcation fragile, il peut mesurer toute une vie. C’est là que Monfreid nous redevient précieux. Malgré tout ce que son époque, son regard et ses aventures peuvent avoir de controversé, ses récits nous rappellent que la mer Rouge n’est pas seulement un « axe stratégique ». Elle possède des odeurs, des vents, des hommes, des ports, des silences et des nuits. La géopolitique transforme volontiers le monde en échiquier ; la littérature lui rend ses visages. Et peut-être avons-nous besoin des deux : de la carte pour comprendre où passent les navires, et de l’écrivain pour nous rappeler pourquoi des hommes montent à bord.

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