PR SIELEZNEFF IGOR
Je crois au Dieu de Spinoza, qui se révèle dans l’harmonie ordonnée de ce qui existe
Albert Einstein

Spinoza ou l’homme qui fit disparaître Dieu sans devenir athée
Il existe des philosophes qui compliquent les choses avec une application admirable. Ils prennent une question que tout le monde comprenait à peu près, ajoutent trois concepts, deux néologismes et une phrase de quarante lignes, puis nous abandonnent avec le sentiment humiliant d’avoir perdu une partie de notre intelligence en cours de lecture. Baruch Spinoza accomplit parfois l’exploit inverse. Avec trois mots latins — Deus sive Natura, « Dieu, autrement dit la Nature » — il bouleverse deux mille ans de métaphysique et, accessoirement, s’attire suffisamment d’ennuis pour démontrer qu’au XVIIᵉ siècle la philosophie constituait encore un sport à risques. Car que nous dit Spinoza ? Quelque chose d’une simplicité vertigineuse : Dieu et la Nature ne sont pas deux réalités séparées. Dieu n’est pas un vieux monsieur installé au-dessus des nuages, surveillant avec une attention légèrement excessive nos péchés, nos prières et probablement notre déclaration fiscale. Il n’est pas davantage un ingénieur céleste qui aurait construit l’Univers un lundi matin avant de s’installer à l’extérieur pour contempler son œuvre. Dieu est l’Univers lui-même, la réalité infinie, l’unique substance dont tout ce qui existe constitue une manière d’être. Les étoiles, les océans, les arbres, votre voisin, les galaxies, un virus, une orchidée et même l’homme qui téléphone dans le wagon silencieux du TGV appartiennent à cette même Nature. Cette dernière inclusion constitue sans doute l’épreuve la plus difficile du spinozisme.
L’idée est prodigieuse parce qu’elle supprime d’un seul geste la frontière entre le Créateur et la Création. Nous avons l’habitude de demander : « Où est Dieu ? » Spinoza aurait probablement trouvé la question étrange. Demander où se trouve Dieu reviendrait à demander à un poisson où se trouve l’eau. Nous ne sommes pas devant la Nature : nous sommes en elle, faits d’elle, soumis à ses lois et traversés par la même nécessité que tout le reste. Dieu n’intervient donc pas dans le monde : il faudrait pour cela qu’il en soit absent. Il ne suspend pas les lois naturelles pour nous rendre service un mardi après-midi parce que nous avons particulièrement bien prié le lundi soir. Chez Spinoza, le miracle devient presque une faute de logique : si Dieu est la Nature, pourquoi Dieu devrait-il interrompre Dieu afin de modifier ce que Dieu fait ? Cette conception retire évidemment à l’homme une position à laquelle il s’était beaucoup attaché : celle de personnage principal. Nous aimons penser que l’Univers nous concerne personnellement. Une pluie le jour d’un mariage semble injuste, un coucher de soleil paraît avoir été organisé pour nous et lorsqu’une tartine tombe du côté de la confiture, nous soupçonnons volontiers le cosmos d’une certaine malveillance. Spinoza répondrait probablement que la Nature n’est ni bienveillante ni cruelle : elle est. Le lion qui dévore la gazelle ne commet aucun péché ; la tempête n’est pas en colère ; le cancer n’a aucune intention ; la mort elle-même n’est pas une sanction. Nous projetons sur le monde nos catégories morales parce que nous avons cette charmante habitude de croire que ce qui nous déplaît constitue nécessairement une anomalie de l’Univers.
Et voici que Deus sive Natura devient beaucoup plus qu’une formule métaphysique. C’est une leçon d’humilité. Nous ne sommes peut-être ni les propriétaires de la Nature, ni ses juges, ni même ses invités d’honneur. Nous sommes la Nature qui, pendant quelques années, a acquis l’étrange faculté de se demander ce qu’elle fait ici.
Quand Dieu devient Nature, l’homme perd sa couronne mais gagne l’Univers
Il faut reconnaître que Spinoza ne ménage guère notre amour-propre. Depuis que l’homme a découvert qu’il pouvait penser, il en a déduit assez rapidement que l’Univers avait probablement été construit pour lui. Le Soleil se levait pour éclairer ses journées, les animaux avaient été créés pour remplir ses assiettes, les arbres pour fabriquer ses meubles et les étoiles, vraisemblablement, pour agrémenter ses soirées d’été. Puis Copernic nous apprit que la Terre n’était pas au centre du monde ; Darwin suggéra que nous avions quelques cousins embarrassants parmi les primates ; Freud affirma que nous n’étions même pas maîtres chez nous ; et Spinoza, qui avait commencé le travail deux siècles plus tôt, nous expliquait déjà que la Nature ne s’était jamais organisée autour de nos petites personnes. On comprend que l’humanité ait parfois préféré les philosophes qui lui faisaient davantage de compliments.
Mais cette destitution possède quelque chose de merveilleusement consolant. Si Deus sive Natura, alors nous ne sommes pas séparés du monde. Nous appartenons à cette totalité immense qui produit aussi bien les nébuleuses que les cellules, les lois de la gravitation que le battement d’un cœur. Le médecin rencontre quotidiennement cette évidence. Il ouvre un abdomen et retrouve une anatomie qui n’a lu aucun traité d’anatomie. Le cœur bat avant que l’enfant sache qu’il possède un cœur. Une plaie cicatrise sans réunion multidisciplinaire, sans protocole signé en trois exemplaires et, prodige administratif absolu, sans avoir préalablement demandé l’autorisation de cicatriser. La Nature possède cette indécence de fonctionner depuis quelques milliards d’années sans directeur général.
La pensée de Spinoza prend alors une étonnante modernité. Plus la science avance, moins la Nature paraît avoir besoin d’interventions extérieures pour expliquer son fonctionnement. Nous découvrons des mécanismes, des relations, des déterminismes, des probabilités. Mais cette compréhension scientifique ne détruit pas nécessairement le sentiment du sacré ; elle peut au contraire le déplacer. Il n’est plus nécessaire de chercher Dieu derrière les étoiles lorsque l’existence même des étoiles suffit à provoquer l’étonnement. Einstein, qui éprouvait une profonde sympathie pour la conception spinoziste de Dieu, admirait précisément cette intelligibilité mystérieuse du réel : le monde obéit à des lois, et notre esprit, petit morceau de ce même monde, parvient parfois à les comprendre. Voilà qui est tout de même plus surprenant que beaucoup de miracles. Reste évidemment une question redoutable : si tout appartient à la Nature, qu’advient-il de notre liberté ? Chez Spinoza, nous nous croyons libres parce que nous connaissons nos désirs mais ignorons souvent les causes qui les déterminent. Nous sommes un peu comme une pierre qui, lancée en l’air et soudain dotée de conscience, déclarerait avec beaucoup de fierté : « J’ai personnellement décidé d’aller par là. » Cette image est cruelle, surtout pour ceux qui considèrent chacune de leurs décisions comme l’aboutissement d’une réflexion souveraine. Mais Spinoza ne nous condamne pas pour autant à devenir des pierres satisfaites. Être libre, ce n’est pas échapper aux causes ; c’est comprendre davantage celles qui nous déterminent. Plus nous comprenons nos passions, nos peurs, nos colères et nos désirs, moins nous en sommes aveuglément les esclaves.
Deus sive Natura nous invite donc à une étrange réconciliation. Il n’y aurait plus d’un côté Dieu, de l’autre le monde ; d’un côté l’esprit, de l’autre la matière ; d’un côté l’homme et, très loin derrière lui, cette Nature qu’il faudrait exploiter, dominer ou protéger lorsqu’il lui reste un dimanche disponible. Il n’y aurait qu’une seule réalité infinie dont nous sommes une expression provisoire. Nous naissons, nous pensons, nous aimons, nous souffrons, nous mourons ; la Nature, elle, continue. Cela pourrait paraître désespérant. Je trouve au contraire l’idée assez belle. Car peut-être n’avons-nous jamais été abandonnés par Dieu. Peut-être avons-nous simplement commis l’erreur de le chercher ailleurs.

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