L’audace de ne pas baisser les bras

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Celui qui a un pourquoi qui lui tient lieu de but peut vivre avec presque n’importe quel comment

Nietzsche

Continuer : cette extravagance qui consiste à croire que demain mérite encore qu’on s’y intéresse

Il existe des moments où baisser les bras paraît non seulement raisonnable, mais presque élégant. Tout a été essayé, les portes sont fermées, les circonstances se sont liguées avec une ponctualité remarquable, et le destin semble avoir constitué contre nous un comité de pilotage particulièrement efficace. À ce stade, renoncer possède même une certaine dignité : on pourrait s’asseoir, contempler les ruines avec noblesse et déclarer que l’on a fait ce que l’on pouvait. Malheureusement, quelque chose en nous refuse parfois cette belle mise en scène. Une petite voix, assez mal élevée, murmure : « Et si nous essayions encore ? » C’est probablement cela, l’audace de ne pas baisser les bras : non pas la certitude que tout finira bien, mais la décision presque insolente de continuer alors que rien ne nous garantit que nos efforts seront récompensés. On confond souvent le courage avec l’héroïsme. Nous imaginons volontiers le courage à cheval, sabre au clair, affrontant les canons sous les applaudissements de l’Histoire. Mais le courage véritable porte rarement un uniforme aussi seyant. Il consiste plus souvent à se lever un matin où l’on préférerait rester couché, à recommencer ce qui a échoué la veille, à supporter une mauvaise nouvelle sans lui abandonner toutes les suivantes. Persévérer n’est pas nier la difficulté ; c’est lui refuser le privilège de décider à notre place. Voilà une nuance considérable. L’optimiste affirme que tout ira bien ; le persévérant répond qu’il n’en sait absolument rien, mais qu’il sera tout de même présent demain matin. Le premier possède une philosophie. Le second a mis son réveil.

Il y a d’ailleurs quelque chose de profondément comique dans notre prétention à prévoir l’avenir. Nous abandonnons souvent parce que nous sommes convaincus de connaître la suite. « Cela ne marchera jamais », déclarons-nous avec l’assurance d’un prophète qui aurait pourtant déjà perdu ses lunettes. Or nous savons à peine ce qui arrivera mardi prochain. L’existence possède cette délicieuse inconvenance de modifier le scénario sans consulter les acteurs : une rencontre survient, une porte s’ouvre, une idée apparaît, une solution que l’on croyait impossible devient simplement difficile. Cela ne signifie évidemment pas qu’il suffise de vouloir pour pouvoir — cette formule est charmante sur les tasses à café et beaucoup moins convaincante devant la réalité. Certaines batailles sont perdues, certaines blessures demeurent, certaines portes ne se rouvrent pas. Ne pas baisser les bras ne signifie donc pas toujours vaincre. Cela signifie préserver, jusque dans l’épreuve, la liberté de choisir ce que nous ferons de ce qui nous arrive. Et c’est peut-être là que commence véritablement la philosophie. Nous ne commandons ni au hasard, ni au temps, ni aux autres, ni même toujours à notre propre corps. Mais il nous reste parfois une dernière souveraineté : celle de répondre. Le monde peut réduire considérablement notre champ des possibles ; il ne parvient pas toujours à supprimer ce minuscule espace intérieur où nous décidons encore de nous tenir debout. C’est peu, dira-t-on.

Mais toute l’histoire humaine est remplie de gens qui ont fait énormément avec ce peu.

La victoire n’est pas toujours de gagner, mais de rester dans la partie

Notre époque entretient avec la réussite une relation légèrement obsessionnelle. Il faut gagner, réussir, progresser, se dépasser, atteindre ses objectifs et, si possible, publier ensuite une photographie du résultat afin que ceux qui n’avaient rien demandé puissent néanmoins en être informés. Dans cette joyeuse religion de la performance, l’échec devient presque une faute morale. Pourtant, la vie réelle est beaucoup moins bien organisée qu’un séminaire de développement personnel. Il arrive que l’on fasse tout correctement et que tout aille de travers. On peut travailler et échouer, aimer et perdre, lutter et ne pas guérir, espérer et être déçu. C’est précisément ici que la persévérance acquiert sa noblesse : elle n’est pas un contrat passé avec la victoire. Elle ne promet rien. Elle consiste simplement à continuer d’habiter sa propre existence lorsque celle-ci a cessé de respecter le programme que nous avions aimablement préparé pour elle. Les stoïciens avaient compris cette distinction essentielle entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Nous ne choisissons pas toutes les cartes, mais il nous reste la manière de les jouer. Encore faut-il éviter de transformer cette sagesse en concours de virilité philosophique. Il est permis d’être fatigué. Il est permis d’avoir peur, de pleurer, de s’arrêter, de demander de l’aide et même de trouver certains jours parfaitement détestables. Ne pas baisser les bras n’oblige nullement à les garder constamment levés, ce qui serait d’ailleurs épuisant et donnerait rapidement lieu à une consultation en rhumatologie. La persévérance n’est pas l’absence de faiblesse ; elle est cette étrange capacité à repartir après avoir reconnu sa faiblesse. On peut tomber sans devenir la chute. On peut perdre sans devenir la défaite.

C’est pourquoi les êtres qui ne baissent pas les bras ne sont pas nécessairement ceux qui font le plus de bruit. Ils avancent parfois de quelques centimètres. Ils reconstruisent une journée, puis une autre. Ils apprennent à vivre autrement lorsque vivre comme avant n’est plus possible. Et ce déplacement minuscule peut demander davantage de courage que certaines conquêtes spectaculaires. Nous admirons volontiers celui qui gravit l’Everest ; nous oublions parfois celui pour qui traverser une pièce représente déjà une montagne. Pourtant, la grandeur humaine ne se mesure pas à la distance parcourue : elle se mesure aussi à la distance qui séparait le possible de l’impossible au moment où l’on a décidé d’avancer.

Alors, pourquoi ne pas baisser les bras ? Certainement pas parce que la vie récompense toujours les courageux : elle n’a signé aucun engagement de ce genre. Mais parce que renoncer trop tôt revient à donner au malheur un pouvoir supplémentaire, celui d’écrire lui-même la dernière phrase. Tant que nous continuons à aimer quelque chose, à nous intéresser à quelqu’un, à créer, à apprendre, à transmettre, à rire encore — surtout à rire, cette insolence suprême — nous conservons une parcelle de territoire que l’adversité n’a pas conquise.

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