PR SIELEZNEFF IGOR
Les gens qui font valoir la raison sont comme ceux qui cassent des cailloux sur les routes : ils vous couvrent de débris et de poussière
Oscar Wilde

Avoir raison : cette maladie délicieuse dont souffrent surtout les autres
Oscar Wilde possédait ce talent merveilleux qui consiste à faire tenir une philosophie entière dans une phrase que les autres auraient développée en quatre volumes, avec notes de bas de page, bibliographie et probablement un colloque international. Sa comparaison entre ceux qui « font valoir la raison » et les casseurs de cailloux est admirable parce qu’elle ne condamne nullement la raison elle-même : elle se moque de ceux qui la brandissent. Et la différence est immense. La raison est une faculté ; avoir raison est parfois une vocation, et certaines vocations deviennent rapidement sacerdotales. Il existe des hommes qui ne souhaitent pas seulement comprendre le monde : ils veulent que le monde reconnaisse qu’ils l’ont compris avant vous. Ils entrent dans une conversation comme d’autres montent à l’assaut d’une forteresse, armés de faits, de chiffres, de références et de cette expression particulière du visage qui signifie : « Je vais malheureusement devoir vous expliquer. » À cet instant, toute personne raisonnable devrait fuir.
Car il faut distinguer chercher la vérité et chercher à avoir raison. Le premier exercice exige du doute ; le second supporte assez mal la concurrence. Celui qui cherche la vérité accepte cette éventualité désagréable : il pourrait se tromper. Celui qui veut avoir raison considère au contraire l’erreur comme une maladie dont souffrent exclusivement ses interlocuteurs. Il écoute donc avec beaucoup d’attention, non pour comprendre ce qu’on lui dit, mais pour repérer l’endroit précis où il pourra interrompre. Cette discipline atteint aujourd’hui des sommets grâce aux réseaux sociaux, qui ont enfin permis à plusieurs milliards d’êtres humains de résoudre simultanément des problèmes auxquels ils n’avaient jamais pensé la veille. Géopolitique le lundi, immunologie le mardi, climatologie le mercredi : l’homme moderne possède cette admirable polyvalence qui lui permet d’être spécialiste de tout entre deux photographies de son déjeuner.
Wilde nous rappelle pourtant quelque chose de plus subtil. Lorsque la raison devient une arme destinée à vaincre plutôt qu’un instrument destiné à comprendre, elle produit précisément ce que produit le marteau sur la pierre : du bruit, des éclats et beaucoup de poussière. Après une dispute menée par deux personnes absolument certaines d’avoir raison, chacun repart généralement avec exactement les mêmes convictions qu’auparavant, augmentées toutefois d’une conviction supplémentaire : l’autre est un imbécile. Le progrès intellectuel demeure modeste. La véritable intelligence commence peut-être ailleurs, dans cette phrase infiniment plus difficile à prononcer que toutes les démonstrations : « Je ne sais pas. » Trois mots seulement, mais d’une extravagante élégance. Socrate en avait fait presque une méthode ; notre époque en a fait un aveu de faiblesse. Nous préférons souvent une certitude médiocre à un doute intelligent, parce que le doute oblige à laisser une fenêtre ouverte, et que l’être humain adore les maisons intellectuelles parfaitement closes où aucun courant d’air ne risque de déranger ses convictions.
Voilà peut-être pourquoi ceux qui ont toujours raison deviennent si fatigants : ce n’est pas leur intelligence qui nous accable. C’est la poussière.
Le bonheur d’avoir le dernier mot, même lorsqu’il ne sert à rien
Il existe pourtant une raison profonde à notre passion pour la raison : avoir raison rassure. Le monde est compliqué, imprévisible, contradictoire ; nos certitudes lui donnent des meubles. Elles installent quelques fauteuils dans le chaos, posent une bibliothèque contre l’absurde et accrochent au mur le portrait avantageux que nous avons de nous-mêmes. Reconnaître que l’autre pourrait avoir raison oblige soudain à déplacer tout le mobilier. Voilà pourquoi certaines discussions familiales deviennent des guerres de religion à propos de la meilleure manière de cuire un gigot. Il ne s’agit évidemment plus du gigot. Il s’agit de sauver une conception du monde, l’honneur d’une lignée et, accessoirement, la recette de tante Germaine. L’être humain défend ses opinions avec une énergie admirable, surtout lorsqu’elles ne présentent aucune importance. La médecine elle-même, qui devrait pourtant nous enseigner l’humilité, n’échappe pas à cette délicieuse tentation. Combien de diagnostics furent autrefois énoncés avec cette assurance particulière que confère le titre de professeur, avant qu’un examen complémentaire ne vienne commettre l’impolitesse de démontrer le contraire ? La science progresse précisément parce qu’elle organise le droit de se tromper. Une hypothèse n’est scientifique que parce qu’elle accepte d’être réfutée ; autrement, ce n’est plus une hypothèse, c’est une religion avec blouse blanche. Le grand médecin n’est donc peut-être pas celui qui ne se trompe jamais — personnage dont on attend encore la naissance — mais celui qui sait reconnaître assez vite qu’il s’est trompé pour éviter que le malade ne paie trop longtemps le prix de son amour-propre. L’ego médical possède cette particularité physiologique remarquable : il peut atteindre un volume considérable sans jamais apparaître au scanner. Wilde avait donc vu juste : la raison devient insupportable lorsqu’elle cesse d’être une lumière pour devenir un marteau. Nous croyons convaincre et nous assommons. Nous voulons éclairer et nous aveuglons. Nous accumulons les arguments comme certains accumulent les décorations militaires, jusqu’à ce que notre interlocuteur, épuisé, prononce enfin le merveilleux « oui, tu as raison » qui signifie presque toujours exactement le contraire : « Je préfère perdre cette discussion plutôt que ma soirée. » Celui qui triomphe alors devrait se méfier. Il vient peut-être de gagner le débat et de perdre son interlocuteur. Car la sagesse n’est pas de renoncer à la raison. Ce serait une conclusion assez étrange après quelques millénaires de philosophie, de science et de médecine. Elle consiste à lui conserver sa place : immense, mais non exclusive. La raison nous apprend ce qui est démontrable ; elle ne nous enseigne pas toujours ce qui est supportable, souhaitable, généreux ou simplement humain. On peut avoir parfaitement raison et se comporter parfaitement mal. On peut démontrer à un homme qu’il a tort avec une précision mathématique et lui donner, dans le même mouvement, toutes les raisons de ne plus jamais vouloir nous écouter.
Peut-être faut-il alors apprendre cette élégance suprême : préférer parfois comprendre à convaincre. Écouter jusqu’au bout une idée que nous jugeons absurde ne nous condamne pas à l’adopter. Dire « peut-être » ne provoque généralement aucune défaillance multiviscérale. Reconnaître « vous avez raison sur ce point » n’entraîne, à ma connaissance, aucune chute brutale du taux de testostérone. Et quitter une conversation sans avoir eu le dernier mot reste compatible avec une espérance de vie normale. Oscar Wilde nous laisse ainsi une petite leçon d’hygiène intellectuelle. Gardons la raison, bien sûr. Chérissons-la même. Elle nous a donné la science, la médecine, les Lumières et quelques autres inventions assez utiles. Mais lorsque nous éprouvons soudain l’irrésistible besoin de la faire valoir, regardons autour de nous. Si tout le monde tousse, ce n’est peut-être pas parce que nous avons raison. C’est peut-être simplement la poussière.

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