Chostakovitch, ou l’art de murmurer quand le pouvoir exige que l’on crie

7–11 minutes
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Nul homme n’est libre s’il n’est maître de lui-même.

Épictète


Composer sous le regard de Staline

Il existe des époques où écrire une symphonie est une occupation parfaitement honorable, et d’autres où cela peut devenir une activité dangereuse. Dmitri Chostakovitch eut la malchance historique de vivre dans la seconde catégorie. Né en 1906 à Saint-Pétersbourg, mort en 1975 à Moscou, il traversa presque tout le siècle soviétique avec cette particularité assez inconfortable d’être à la fois l’un de ses artistes les plus célèbres et l’un de ceux qui avaient le plus de raisons de regarder derrière eux en rentrant chez eux le soir. Sa musique fut applaudie, condamnée, réhabilitée, décorée, surveillée et parfois interdite. Peu d’existences illustrent aussi bien cette étrange relation entre l’artiste et le pouvoir : le premier cherche à dire quelque chose qui lui appartient, tandis que le second préférerait généralement lui fournir le texte. Tout bascule véritablement en 1936. Chostakovitch est alors jeune, célèbre et audacieux. Son opéra Lady Macbeth du district de Mtsensk connaît un immense succès. Puis Staline assiste à une représentation. Deux jours plus tard, la Pravdapublie un article devenu célèbre : « Le chaos remplace la musique ». Dans l’Union soviétique des grandes purges, une mauvaise critique n’était pas exactement l’équivalent d’une étoile en moins sur un site culturel. Être dénoncé par l’organe du Parti pouvait annoncer la disgrâce, l’arrestation ou pire encore. Chostakovitch comprend parfaitement le message.

C’est ici que son destin devient philosophique. Que reste-t-il de la liberté lorsque l’on ne peut plus parler librement ? La réponse la plus évidente serait : rien. Chostakovitch en invente une autre. Il découvre que l’on peut parfois dissimuler la liberté à l’intérieur même de l’obéissance. Il retire sa Quatrième Symphonie avant sa création et compose bientôt la Cinquième. Officiellement, tout rentre dans l’ordre. La musique semble plus accessible, plus conforme à ce que le régime attend. Une formule restée célèbre la présentera comme la « réponse créatrice d’un artiste soviétique à de justes critiques ». Le pouvoir peut être satisfait : le compositeur égaré paraît revenu dans le droit chemin.

Mais il suffit d’écouter.

Car la musique possède un avantage considérable sur les discours : elle ne signe pas ses aveux. Une phrase peut être censurée, un livre interdit, une déclaration retournée contre son auteur. Mais comment arrêter une ambiguïté musicale ? Comment interroger un accord ? Comment demander à un violoncelle s’il est contre-révolutionnaire ? Chostakovitch va faire de cette ambiguïté un territoire de liberté. Ses symphonies peuvent être triomphales et désespérées dans le même mouvement. Les marches militaires y deviennent parfois tellement emphatiques qu’on ne sait plus si elles célèbrent le pouvoir ou si elles s’en moquent. Les fanfares semblent avancer avec assurance, mais quelque chose, derrière elles, boite légèrement. Le rire se transforme en grimace. La victoire possède soudain le visage d’un enterrement. C’est peut-être là que réside son génie philosophique : il comprend que l’ironie peut devenir le dernier refuge de l’homme lorsqu’on lui interdit la contradiction. Søren Kierkegaard avait fait de l’ironie une manière de prendre ses distances avec le monde. Chez Chostakovitch, cette distance devient presque une technique de survie. Il obéit suffisamment pour continuer à composer, mais pas assez pour disparaître complètement derrière ce qu’on lui ordonne d’être. Nous aimerions naturellement que les héros soient plus simples. Nous préférons celui qui se dresse devant le tyran, prononce une phrase magnifique et refuse toute compromission. C’est admirable, surtout lorsqu’on raconte l’histoire longtemps après dans un fauteuil confortable. La réalité est moins commode. Chostakovitch avait une famille, des enfants, des amis. Il savait que des hommes disparaissaient pendant la nuit. Selon plusieurs récits, il aurait même attendu certaines nuits près de l’ascenseur avec une valise, afin qu’une éventuelle arrestation épargne à sa famille le spectacle de la police venant le chercher dans l’appartement. Quelles que soient les incertitudes entourant certains détails de sa biographie, la peur politique dans laquelle il travailla, elle, ne fait aucun doute.

Dès lors surgit une question redoutable : sommes-nous encore libres lorsque nous obéissons par peur ? La philosophie aime les réponses nettes. L’existence beaucoup moins. Chostakovitch signe parfois des textes officiels, accepte des fonctions, reçoit des décorations et finit même par adhérer au Parti communiste en 1960, dans des circonstances qui restent douloureusement discutées. Est-il alors compromis ? Certainement. Est-il devenu pour autant l’homme que le régime voulait fabriquer ? C’est beaucoup moins évident.

Car pendant que les discours officiels parlent, la musique continue.

Et elle semble raconter une autre histoire : celle d’un homme qui découvre que, lorsque l’on ne peut plus dire non à voix haute, il reste parfois possible de glisser ce non dans une symphonie.

Le pouvoir entend alors la musique.

Mais il n’est jamais tout à fait certain d’avoir compris ce qu’elle disait.

La liberté commence peut-être là où personne ne peut entrer

Le cas Chostakovitch nous oblige à abandonner une conception un peu confortable de la liberté. Nous l’imaginons volontiers comme la possibilité de faire ce que nous voulons, de dire ce que nous pensons, de choisir notre route sans que personne ne vienne nous barrer le passage. C’est une belle définition, mais elle dépend dangereusement des circonstances. Il suffit qu’un État interdise, qu’une institution menace ou qu’un homme plus puissant décide à notre place pour que cette liberté extérieure disparaisse. Si elle était la seule possible, les tyrans auraient finalement gagné depuis longtemps. Les stoïciens avaient compris le problème deux mille ans avant Chostakovitch. Épictète, qui avait lui-même connu l’esclavage, distinguait ce qui dépend de nous de ce qui ne dépend pas de nous. On peut contraindre nos gestes, limiter nos déplacements, confisquer nos biens, parfois même nous forcer à prononcer certaines paroles. Mais il demeure en nous un territoire beaucoup plus difficile à occuper : celui du sens que nous donnons à ce qui nous arrive. Toute l’œuvre de Chostakovitch semble explorer cette frontière. Sa Septième Symphonie, dite Leningrad, est devenue le symbole d’une ville martyrisée par le siège nazi ; sa Huitième refuse pourtant le triomphalisme que l’on aurait pu attendre d’une musique de guerre. Sa Dixième, créée après la mort de Staline, paraît surgir comme une immense respiration après des années d’oppression. Et puis il y a ce motif musical presque obsessionnel formé à partir de ses propres initiales selon la notation germanique : D-S-C-H. Ré, mi bémol, do, si. Quatre notes comme une signature glissée dans la pierre : je suis encore là.

Cette signature est bouleversante parce qu’elle pose une question qui nous concerne tous, même si nous avons heureusement rarement un Staline derrière notre porte : qu’est-ce qui, en nous, demeure réellement à nous ?

Nous passons une grande partie de notre existence à construire une identité extérieure. Nous sommes notre profession, notre réputation, nos fonctions, les opinions que les autres ont de nous. Tout cela est fragile. Un changement de pouvoir, une disgrâce, une maladie, un échec suffisent parfois à faire disparaître en quelques mois ce que nous avions mis trente ans à bâtir. Chostakovitch nous rappelle qu’il existe peut-être une identité plus profonde : celle qui subsiste lorsque les titres et les applaudissements se taisent. Mais son œuvre nous apprend également à nous méfier des jugements rétrospectifs. Il est facile de demander pourquoi il n’a pas protesté davantage. Il est beaucoup plus difficile de savoir ce que nous aurions fait à sa place. Nous sommes tous extraordinairement courageux devant les dangers auxquels nous n’avons jamais été confrontés. L’héroïsme à distance est une vertu très répandue. Voilà pourquoi Chostakovitch est peut-être plus intéressant qu’un héros impeccable. Il fut contradictoire, prudent, effrayé, parfois accommodant, parfois audacieux. Bref, il fut humain. Et c’est précisément dans cette humanité imparfaite que sa musique acquiert sa grandeur. Elle ne nous raconte pas comment un homme triomphe du pouvoir. Elle raconte comment il tente de ne pas être entièrement détruit par lui. La musique devient alors davantage qu’un art : elle constitue une seconde langue. La première appartient au monde officiel. Elle proclame, félicite, approuve. La seconde murmure ce que la première ne peut pas dire. Le régime soviétique pouvait exiger une symphonie optimiste ; il était beaucoup plus difficile de réglementer la façon dont cet optimisme devait sonner. Chostakovitch pouvait donc écrire une marche victorieuse dont la victoire paraissait si forcée qu’elle devenait presque tragique. Le pouvoir recevait son hymne ; l’auditeur recevait peut-être autre chose. Cette ambiguïté explique pourquoi nous continuons à discuter de Chostakovitch. Était-il dissident secret, homme compromis, victime, opportuniste, résistant par la musique ? Probablement un peu de plusieurs de ces choses, selon les moments. Vouloir enfermer un homme dans une seule catégorie est précisément l’une des habitudes intellectuelles dont les régimes autoritaires raffolent.

La grande leçon de Chostakovitch est ailleurs. Elle tient peut-être dans ces quatre notes : D-S-C-H. Un homme peut être surveillé, humilié, contraint de sourire lorsqu’il voudrait se taire. Il peut recevoir des décorations qu’il n’a pas demandées et prononcer des paroles auxquelles il ne croit qu’à moitié. Mais tant qu’il demeure quelque part une voix intérieure capable de dire « je », le pouvoir n’a pas encore tout obtenu. Les dictatures rêvent de fabriquer des hommes transparents, dont les paroles correspondent exactement aux pensées et les pensées aux exigences du pouvoir. L’art leur oppose quelque chose d’insupportable : le double sens. Chostakovitch ne renversa aucun régime avec une symphonie. La musique n’arrêta ni les purges ni les prisons. Il serait naïf de lui attribuer ce pouvoir. Elle accomplit pourtant quelque chose de plus discret. Elle empêcha peut-être un homme de disparaître entièrement derrière le masque qu’on lui avait imposé. Et lorsque nous écoutons aujourd’hui cette musique, Staline est mort depuis longtemps, l’Union soviétique elle-même a disparu, les discours officiels qui condamnaient ou célébraient le compositeur dorment dans les archives. Mais les quatre notes sont toujours là. D-S-C-H.

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