PR SIELEZNEFF IGOR
Il faut prêter à autrui et ne se donner qu’à soi-même.
Montaigne

Le médecin doit-il souffrir avec celui qu’il soigne ?
Il existe une phrase que l’on entend volontiers à propos d’un médecin : « Il est très humain. » C’est généralement un compliment, et heureusement. On imagine difficilement son contraire inscrit sur une plaque professionnelle : « Docteur X, compétent mais parfaitement insensible, consultations sur rendez-vous. » La médecine ne saurait se réduire à l’examen méthodique d’un organisme défaillant. Derrière le foie, le cœur, le rectum ou le cerveau se trouve cette complication considérable que l’anatomie décrit assez mal : une personne. Elle a peur, elle espère, elle souffre, elle possède une famille, une histoire et parfois cette conviction très humaine que son cas est absolument unique alors que le médecin vient d’en voir trois semblables depuis le petit déjeuner. La compassion semble donc appartenir naturellement au soin. Le mot lui-même signifie, au fond, souffrir avec. Pourtant, cette belle disposition contient un piège : pour bien soigner celui qui souffre, faut-il nécessairement partager sa souffrance ?
Imaginons un chirurgien devant un patient atteint d’une maladie grave. L’homme qui lui fait face est bouleversé. Sa famille supplie qu’on « fasse quelque chose ». Une opération est techniquement possible, mais ses chances d’apporter un bénéfice réel sont faibles et ses risques considérables. La compassion murmure : on ne peut pas rester sans rien faire. Le jugement médical, plus froidement, demande : ce que je peux faire est-il réellement ce que je dois faire ?
Toute la difficulté est là.
Aristote distinguait la vertu de ses excès. Le courage peut devenir témérité ; la prudence, lâcheté ; la générosité, prodigalité. Pourquoi la compassion échapperait-elle à cette règle ? Trop faible, elle transforme le médecin en technicien indifférent. Trop puissante, elle risque de transformer une décision médicale en réponse émotionnelle. Or la souffrance possède une force de persuasion extraordinaire. Celui qui souffre devant nous rend immédiatement sa douleur plus réelle que toutes les statistiques. Cent complications décrites dans une publication demeurent abstraites ; les larmes d’un patient assis à un mètre de nous ne le sont pas. C’est profondément humain, mais le jugement médical doit précisément accomplir cette opération intellectuelle difficile : entendre l’émotion sans lui abandonner la décision. Il existe même une forme paradoxale de cruauté dans certaines compassions. Prescrire un traitement inutile pour ne pas décevoir, poursuivre une thérapeutique devenue disproportionnée parce qu’il est insupportable d’annoncer ses limites, multiplier les examens afin de calmer une inquiétude que la technique ne pourra jamais abolir : nous croyons parfois soulager parce que nous n’avons pas le courage de frustrer.
Le médecin compatissant doit donc apprendre une vertu plus exigeante que la simple gentillesse : la juste distance. Ni trop près, car il risquerait de se noyer avec celui qu’il veut sauver ; ni trop loin, car il ne verrait bientôt plus qu’un dossier, une imagerie et quelques chiffres biologiques. Cette distance n’est pas de l’indifférence. Elle en est presque le contraire. Elle consiste à rester suffisamment proche pour comprendre la souffrance et suffisamment libre pour continuer à penser. Car le malade n’attend pas seulement de son médecin qu’il ressente sa peur. Il attend aussi, précisément au moment où lui-même ne peut plus penser sereinement, que quelqu’un puisse encore le faire.
Compatir sans renoncer à penser
La véritable compassion médicale n’est donc peut-être pas celle qui consiste à ressentir exactement ce que ressent le malade, mais celle qui permet de comprendre sa souffrance sans devenir prisonnier d’elle. Cette distinction est essentielle. L’empathie nous rapproche ; le jugement nous maintient debout. Un médecin qui tomberait symboliquement dans le même désespoir que son patient lui tiendrait certes compagnie au fond du puits, mais on pourrait raisonnablement préférer qu’il conserve également une corde.
C’est ici que la médecine rejoint la philosophie morale. Emmanuel Kant nous rappelle, à sa manière, que la valeur d’une décision ne peut dépendre uniquement de l’émotion qui l’accompagne. L’émotion est précieuse parce qu’elle nous alerte : elle nous dit que l’autre compte. Mais elle ne nous indique pas nécessairement ce qui est bon pour lui. Aimer un patient, au sens le plus noble du terme médical, ce n’est donc pas lui donner toujours ce qu’il demande. C’est parfois lui expliquer pourquoi ce qu’il demande risque de lui nuire. Le paradoxe devient alors magnifique : la compassion peut exiger de résister à la compassion immédiate. Refuser une opération inutile, interrompre un traitement devenu déraisonnable, annoncer honnêtement qu’une médecine arrivée à ses limites doit désormais privilégier le confort plutôt que l’acharnement peuvent sembler, dans l’instant, des décisions froides. Elles sont parfois les plus profondément humaines. Il ne faudrait évidemment pas tomber dans l’excès inverse et transformer la « juste distance » en alibi confortable pour l’insensibilité. L’histoire de la médecine est suffisamment riche en certitudes glaciales pour que nous évitions d’en faire une vertu. Les chiffres ne souffrent pas ; les patients, si. Une survie médiane, un taux de récidive ou une probabilité de complication ne disent jamais complètement ce que représente cette réalité pour celui qui la vit. Le bon jugement médical naît précisément de la rencontre entre deux vérités : celle de la science et celle de la personne.
La compassion n’est donc pas l’ennemie de la raison. Elle en devient le correctif lorsqu’elle rappelle au médecin pourquoi il raisonne. Mais la raison doit, en retour, protéger la compassion contre ses propres débordements.
Peut-être est-ce finalement cela, soigner : accepter cette position inconfortable entre le cœur et l’intelligence. Écouter suffisamment pour ne jamais oublier l’homme derrière la maladie, réfléchir suffisamment pour ne jamais confondre son émotion avec l’intérêt du malade. Le médecin idéal ne serait alors ni celui qui ne ressent rien, ni celui qui ressent tout. Ce serait celui qui, devant la souffrance d’un autre, possède cette vertu infiniment difficile : avoir assez de cœur pour comprendre, et assez de raison pour décider.

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