PR SIELEZNEFF IGOR
Nous ne connaissons des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes
Emmanuel Kant

Introduction – Les plus belles énigmes ne se trouvent pas toujours dans les ruelles de Londres
Il existe deux sortes de romans policiers. Les premiers nous entraînent dans des poursuites haletantes, où les coups de feu succèdent aux poursuites en automobile, où le détective, aussi élégant qu’invraisemblable, finit toujours par arrêter le coupable au terme d’une cascade spectaculaire. Les seconds procèdent d’une ambition infiniment plus discrète. Ils ne cherchent pas à accélérer le rythme cardiaque du lecteur ; ils sollicitent son intelligence. Ils ne lui demandent pas de retenir son souffle, mais de réfléchir.
Les Veufs Noirs d’Isaac Asimov appartiennent incontestablement à cette seconde catégorie.
Voilà qui surprend souvent. Lorsque l’on évoque Asimov, chacun pense spontanément aux robots, à la Fondation, aux empires galactiques, aux lois de la robotique ou aux confins de l’univers. On imagine des planètes lointaines, des intelligences artificielles et des civilisations disparues. Peu nombreux sont ceux qui savent que cet immense écrivain, l’un des esprits les plus féconds du XXᵉ siècle, éprouvait une passion presque enfantine pour les énigmes policières. Et quelle passion ! Au lieu d’envoyer ses personnages explorer la galaxie, il les enferme dans une salle à manger new-yorkaise. Au lieu de leur confier des armes sophistiquées, il leur offre un excellent dîner, quelques bouteilles de vin et une conversation raffinée. Quant au crime, lorsqu’il existe, il reste presque toujours invisible. Il n’y a ni poursuite, ni revolver fumant, ni inspecteur essoufflé.
Il n’y a que des hommes qui parlent. À première vue, on pourrait croire qu’il ne se passe rien. En réalité, tout se passe.
Un club où l’on dîne autant qu’on raisonne
Le principe est d’une simplicité presque désarmante. Une fois par mois, six amis se réunissent autour d’une table. Chacun reçoit à son tour un invité chargé de raconter une histoire singulière, une situation étrange ou un problème apparemment insoluble. Les convives interrogent alors leur hôte avec une minutie presque chirurgicale. Chaque détail compte. Chaque mot peut dissimuler une clé. Le lecteur croit assister à un dîner mondain.
Il participe en réalité à une expérience intellectuelle.
Il faut admirer le génie d’Asimov. Là où Conan Doyle invente Sherlock Holmes et ses extraordinaires facultés d’observation, là où Agatha Christie construit des intrigues d’une mécanique admirable, Asimov accomplit un geste presque inverse. Il retire progressivement tout ce qui fait traditionnellement le roman policier. Il ne reste plus qu’une chose.
La pensée.
Cette économie de moyens est fascinante. Elle rappelle certaines démonstrations mathématiques dont la beauté provient précisément de leur simplicité. Les meilleurs problèmes sont souvent ceux qui semblent presque évidents une fois résolus. Asimov le savait parfaitement. Il n’écrivait pas des romans policiers. Il écrivait des exercices d’intelligence.
L’intelligence n’est pas toujours là où on l’attend
Les six membres du club sont cultivés, brillants, parfois vaniteux, souvent convaincus de leur propre finesse. Chacun possède une spécialité, une manière particulière de raisonner, une logique personnelle. Ils représentent, en quelque sorte, les différentes formes de l’intelligence humaine.
Et pourtant… Ils se trompent presque toujours. Voilà sans doute l’idée la plus délicieuse de toute la série. Les discussions deviennent de plus en plus savantes. Les hypothèses s’accumulent. Les raisonnements se raffinent. Les références historiques ou scientifiques se multiplient. Le lecteur se surprend à admirer cette brillante joute intellectuelle.
Puis survient Henry. Henry est le serveur. Discret. Poli. Silencieux. Pendant tout le dîner, il remplit les verres, apporte les plats et semble ne prêter qu’une attention distraites aux conversations de ces messieurs. Lorsque les six brillants esprits ont épuisé toutes leurs hypothèses, quelqu’un finit invariablement par se tourner vers lui.
« Henry, qu’en pensez-vous ? » Et c’est Henry qui trouve la solution. Toujours. Le procédé pourrait devenir répétitif. Il devient au contraire profondément philosophique. Car Asimov ne se contente pas d’amuser son lecteur. Il lui adresse une leçon d’humilité. Nous croyons volontiers que la vérité appartient aux plus savants. Nous imaginons qu’elle récompense les raisonnements les plus sophistiqués. Or Henry démontre exactement le contraire. Son intelligence ne procède ni d’une érudition exceptionnelle ni d’une logique particulièrement complexe. Elle repose sur une qualité beaucoup plus rare. Il regarde les faits. Pendant que les autres construisent des théories, Henry observe. Pendant qu’ils compliquent les problèmes, il les simplifie. Pendant qu’ils cherchent une explication brillante, il cherche une explication vraie. Il y a là quelque chose qui rappelle irrésistiblement Sherlock Holmes. Mais Holmes impressionne. Henry rassure. Holmes possède presque des pouvoirs surnaturels. Henry semble nous dire, avec une modestie souriante, que le bon sens demeure parfois la forme la plus accomplie de l’intelligence.
Et cette idée, il faut bien l’avouer, possède un charme très britannique… chez un écrivain américain d’origine russe.
Pourquoi les Veufs Noirs n’ont pas pris une ride
Il est des livres qui vieillissent comme les journaux. Ils racontent admirablement leur époque, mais deviennent peu à peu les témoins d’un monde disparu. Et puis il existe des œuvres qui semblent échapper au temps. Elles continuent de parler aux lecteurs avec la même fraîcheur qu’au premier jour, comme si elles avaient été écrites la veille. Les Veufs Noirs appartiennent à cette seconde catégorie. Pourtant, tout pourrait les condamner à l’oubli. Les téléphones portables n’existent pas. Internet est inconcevable. Les personnages évoluent dans une Amérique où les clubs privés, les costumes impeccablement coupés, les serveurs en veste blanche et les longs dîners entre gentlemen appartiennent déjà à une époque révolue.
Et malgré cela… Rien n’a vieilli. Parce qu’Asimov ne parle jamais véritablement des années soixante-dix. Il parle de l’homme. Or l’homme change beaucoup moins qu’il ne le croit. Il continue à se tromper avec la même assurance. Il continue à confondre les apparences avec la réalité. Il continue à construire des théories compliques lorsque la solution est souvent d’une désarmante simplicité. Le décor change. La nature humaine demeure.
C’est d’ailleurs ce qui distingue les grands écrivains des simples chroniqueurs. Les premiers utilisent leur époque pour atteindre l’universel. Les seconds restent prisonniers de leur époque. Asimov, sous les dehors d’un auteur de romans policiers, appartient à la première catégorie. Ses nouvelles racontent moins des énigmes que les étonnantes limites de notre intelligence. Car l’homme est ainsi fait. Il voit rarement ce qu’il regarde. Il entend rarement ce qu’on lui dit. Il comprend surtout ce qu’il est déjà disposé à comprendre.
Les psychologues contemporains parlent de biais cognitifs. Asimov n’emploie jamais ce vocabulaire. Il préfère raconter une histoire. Et, comme tous les grands conteurs, il sait qu’un récit enseigne souvent davantage qu’une démonstration.
L’intelligence n’est pas une question de savoir
Il existe une erreur que notre civilisation commet avec une remarquable persévérance. Nous confondons volontiers l’intelligence avec l’accumulation des connaissances. Un homme cultivé serait nécessairement intelligent. Un professeur davantage qu’un artisan. Un Universitaire davantage qu’un jardinier.
Les Veufs Noirs nous rappellent, avec une délicieuse malice, que les choses sont infiniment plus compliquées. L’intelligence ne consiste pas seulement à savoir. Elle consiste à regarder. Henry n’est pas le plus érudit des convives. Il n’est probablement pas celui qui possède le plus vaste bagage culturel. Mais il possède une qualité devenue presque introuvable : il ne cherche jamais à avoir raison. Il cherche simplement à comprendre. La différence paraît mince. Elle est immense. Combien de discussions tournent aujourd’hui à la confrontation parce que chacun veut défendre son intelligence au lieu de chercher la vérité ? Les membres du club sont tous extrêmement brillants. Pourtant, chacun arrive avec son hypothèse favorite, son domaine de compétence, sa manière personnelle d’aborder le problème. Ils raisonnent admirablement… mais ils regardent parfois davantage leurs idées que les faits. Henry, lui, ne possède aucune théorie à défendre. Il est libre. Et cette liberté devient sa plus grande force. L’intelligence n’est véritablement admirable que lorsqu’elle s’accompagne de modestie. Les hommes les plus savants ne sont pas toujours ceux qui comprennent le mieux les autres. La culture peut éclairer l’esprit ; elle peut aussi l’encombrer lorsque l’érudition devient une fin en soi. Henry ne souffre pas de cette maladie. Il ne cherche jamais à être brillant. Il se contente d’être juste. Il est probable que cette qualité soit infiniment plus difficile à acquérir.
Conclusion – Une leçon d’élégance intellectuelle
Lorsqu’on referme le dernier recueil des Veufs Noirs, on éprouve une impression assez singulière. On n’a pas seulement résolu une série d’énigmes. On a fréquenté des hommes avec lesquels on aurait aimé dîner. On quitte leur table comme on quitte un vieux salon où la conversation aurait été plus précieuse que le repas lui-même. C’est peut-être cela, le véritable génie d’Isaac Asimov. Sous les apparences modestes du roman policier, il a écrit une discrète philosophie de l’intelligence. Une intelligence qui doute davantage qu’elle n’affirme. Une intelligence qui écoute avant de répondre. Une intelligence qui préfère la vérité au prestige. Nous avons pris l’habitude de mesurer l’intelligence à la vitesse des réponses. Les Veufs Noirs nous invitent à la mesurer autrement : à la qualité des questions.
Car les grandes énigmes de la vie ne ressemblent pas toujours à celles des romans policiers. Elles ne se résolvent ni avec des empreintes digitales, ni avec des analyses ADN, ni avec les ressources spectaculaires des laboratoires modernes. Elles demandent simplement un regard attentif, une oreille disponible et cette patience que notre époque semble avoir perdue. Il y a, dans ces dîners imaginés par Asimov, quelque chose qui relève presque de l’art de vivre. Les convives prennent le temps de penser. Ils acceptent de se tromper. Ils savourent le plaisir de la conversation comme d’autres savourent un grand vin. Ils savent que l’intelligence n’est pas une compétition mais une aventure commune.
Voilà pourquoi les Veufs Noirs continuent de nous séduire. Ils nous rappellent un monde où l’on pouvait encore discuter pendant des heures sans chercher à vaincre son interlocuteur ; un monde où la culture n’était pas un signe extérieur de supériorité, mais une invitation à la curiosité ; un monde, enfin, où le plus discret des hommes pouvait se révéler le plus intelligent de tous. Cette leçon n’a rien perdu de son actualité. À l’heure où chacun s’efforce d’avoir une opinion sur tout, Asimov nous souffle avec un sourire que la véritable intelligence consiste peut-être moins à parler qu’à écouter, moins à démontrer qu’à observer, moins à briller qu’à comprendre.
Il est des livres qui divertissent. Il en est d’autres qui rendent un peu meilleur. Les Veufs Noirs appartiennent, sans bruit, à cette seconde famille.

Recevez les nouveaux articles dans votre boîte de réception.
Hémorroïdes, douleur, incontinence anale, et constipation
Explorez VOTRE site !

Laisser un commentaire