Y a-t-il encore des polymathes ?

15–22 minutes
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La sagesse est la fille de l’expérience


Léonard de Vinci


Introduction – Une espèce en voie de disparition

Il est des mots qui semblent appartenir à un monde disparu. Ils évoquent les bibliothèques profondes, les cabinets de curiosités, les globes célestes, les longues tables couvertes de manuscrits et ces hommes étranges qui pouvaient parler dans la même journée d’astronomie, de philosophie, de musique et d’anatomie sans éprouver le besoin de changer de métier. Le mot « polymathe » est de ceux-là. On ne l’emploie presque plus. Il sonne comme le vestige d’une époque où le savoir formait encore un continent, avant que les spécialistes n’en découpent méthodiquement les frontières.

On dit souvent que Jacques Attali serait le dernier polymathe français. La formule est flatteuse, spectaculaire et probablement excessive, comme le sont toutes les formules qui prétendent annoncer le dernier représentant d’une espèce. Les derniers sont toujours nombreux à revendiquer leur solitude. Mais cette affirmation a au moins le mérite de poser une question essentielle : existe-t-il encore des esprits capables d’embrasser plusieurs domaines du savoir, de les relier entre eux et d’en proposer une vision d’ensemble ? Ou bien le polymathe a-t-il définitivement disparu sous le poids des connaissances accumulées par l’humanité ? La question n’est pas anodine. Nous vivons dans une époque qui n’a jamais disposé d’autant d’informations, mais qui semble parfois avoir perdu l’art de les réunir. Chaque jour, des milliers d’articles scientifiques sont publiés. Les disciplines se divisent en sous-disciplines, qui se fragmentent elles-mêmes en territoires de plus en plus étroits. On ne se contente plus d’être médecin : on devient spécialiste d’un organe, puis d’une fonction de cet organe, puis d’une pathologie particulière de cette fonction. L’expertise progresse admirablement, mais le regard d’ensemble se rétrécit. Nous savons de plus en plus de choses sur des sujets de plus en plus petits, au point qu’un jour, peut-être, nous saurons tout sur presque rien.

Le polymathe procède d’une ambition exactement inverse. Il ne cherche pas nécessairement à tout connaître, ce qui serait aujourd’hui aussi raisonnable que de vouloir boire l’océan avec une cuillère. Il cherche à comprendre les liens. Il voit dans les mathématiques une forme de musique, dans la médecine une interrogation philosophique, dans l’économie une histoire des passions humaines, et dans l’astronomie une manière de mesurer notre insignifiance avec une précision admirable. Il ne collectionne pas les savoirs comme d’autres collectionnent les timbres. Il tente de leur donner une unité.

C’est peut-être cela, au fond, qui distingue le véritable polymathe de l’érudit. L’érudit sait beaucoup. Le polymathe relie ce qu’il sait. Le premier accumule des connaissances ; le second les fait converser. Et cette conversation des savoirs est sans doute devenue plus nécessaire que jamais, précisément parce que notre monde se complexifie à une vitesse qui dépasse nos facultés de compréhension.

Des génies universels : lorsque les frontières du savoir n’existaient pas encore

Il fut un temps où devenir polymathe paraissait presque naturel. Non parce que les hommes étaient plus intelligents qu’aujourd’hui — l’intelligence humaine n’a probablement guère changé depuis Aristote — mais parce que le savoir, bien qu’immense pour son époque, demeurait encore à l’échelle d’une vie. Un esprit exceptionnel pouvait raisonnablement espérer parcourir une grande partie des connaissances disponibles. Il existait certes des bibliothèques considérables, mais elles n’étaient pas encore devenues cet océan presque infini dans lequel nous naviguons désormais.

L’exemple le plus éclatant reste sans doute Léonard de Vinci. On le présente volontiers comme un peintre de génie. C’est oublier qu’il fut également ingénieur, anatomiste, architecte, inventeur, hydraulicien, urbaniste, botaniste, musicien et observateur infatigable de la nature. Il dessinait les muscles du corps humain avec la même précision qu’il imaginait des machines volantes plusieurs siècles avant leur réalisation. Chez lui, les disciplines ne formaient pas des territoires distincts. Elles constituaient les multiples visages d’une même curiosité. Comprendre le mouvement d’une aile d’oiseau permettait d’améliorer une machine ; disséquer un cadavre aidait à mieux peindre un visage ; observer les remous d’une rivière éclairait l’écoulement du sang dans les artères. Tout communiquait avec tout. Léonard n’était d’ailleurs pas une exception. La Renaissance tout entière semble avoir célébré cette ambition universelle. Les humanistes lisaient les philosophes grecs aussi naturellement qu’ils étudiaient les mathématiques, traduisaient les textes anciens, observaient les étoiles ou s’interrogeaient sur la mécanique céleste. Ils ne voyaient aucune contradiction entre les sciences et les lettres. Bien au contraire. Plus leur culture s’étendait, plus ils avaient le sentiment de contempler l’harmonie secrète du monde. Puis vint le XVIIᵉ siècle, et avec lui une autre figure gigantesque : Blaise Pascal. Que reste-t-il de lui dans la mémoire collective ? Une machine à calculer, quelques expériences sur la pression atmosphérique et surtout les Pensées. C’est bien peu pour un homme qui contribua à la géométrie, aux probabilités, à la physique des fluides, à la philosophie, à la théologie et à la littérature française. Pascal n’aurait probablement pas compris notre étonnement devant la diversité de ses travaux. À ses yeux, chercher la vérité empruntait simplement plusieurs chemins. Et comment ne pas évoquer Isaac Newton ? Les manuels scolaires en font le père de la gravitation universelle. C’est exact, mais terriblement incomplet. Newton consacra des milliers de pages à l’optique, aux mathématiques, à la théologie, à l’alchimie et même à l’étude minutieuse des textes bibliques. Aujourd’hui, un physicien qui annoncerait travailler simultanément sur les équations différentielles, l’histoire des religions et la chimie hermétique susciterait quelques regards inquiets de ses collègues. Newton, lui, n’y voyait aucune incohérence. Le monde était un immense livre dont chaque discipline constituait un chapitre.

Cette époque nous paraît presque irréelle. Nous admirons ces géants avec une sorte de nostalgie, comme si nous contemplions des cathédrales que nous ne saurions plus construire. Pourtant, il serait injuste de croire que leur génie provenait seulement d’un savoir moins abondant. Leur véritable force résidait ailleurs : ils possédaient la conviction profonde que la connaissance forme un tout. Ils cherchaient moins à devenir spécialistes qu’à comprendre l’unité cachée de l’univers. Leur curiosité n’obéissait à aucune frontière. Elle suivait simplement le mouvement naturel de l’intelligence. C’est précisément cette vision qui semble aujourd’hui nous échapper. Non parce que nous manquerions de talents, mais parce que notre organisation du savoir nous pousse à séparer ce que ces hommes avaient spontanément réuni. Le polymathe n’était pas seulement un homme qui savait beaucoup. Il était un homme qui refusait de compartimenter le réel.

Le triomphe du spécialiste : avons-nous sacrifié la vision d’ensemble ?

Le destin des polymathes a peut-être basculé au XIXᵉ siècle, presque à leur insu. Non pas parce que les hommes auraient cessé d’être curieux, mais parce que la connaissance s’est mise à croître à une vitesse vertigineuse. Pendant des siècles, un esprit exceptionnel pouvait raisonnablement espérer parcourir l’essentiel des sciences de son temps. Aujourd’hui, cette ambition relèverait de la douce folie. Chaque année, plusieurs millions d’articles scientifiques viennent enrichir les bases de données internationales. Des milliers de livres sont publiés chaque jour. Une existence entière ne suffirait plus à lire ce qui paraît en une seule semaine dans certaines disciplines.

Il fallait bien que l’humanité s’adapte à cette inflation du savoir. Elle inventa donc le spécialiste. Et il faut reconnaître que cette invention fut prodigieusement efficace. Sans elle, nous n’aurions probablement ni la chirurgie cardiaque moderne, ni la physique quantique, ni les vaccins à ARN messager, ni l’intelligence artificielle. Le spécialiste est devenu l’artisan indispensable du progrès. Il descend toujours plus profondément dans son domaine, comme un spéléologue explorant une grotte dont personne ne soupçonnait la profondeur. Grâce à lui, notre compréhension du monde atteint aujourd’hui un degré de précision qui aurait semblé miraculeux à Newton lui-même.

Mais toute victoire a son prix. À force de creuser, nous avons parfois oublié de lever les yeux. Le paradoxe de notre époque est saisissant. Nous disposons de connaissances d’une richesse inouïe, mais il devient de plus en plus difficile de les relier. Les chercheurs parlent un langage que leurs voisins ne comprennent plus toujours. Les médecins eux-mêmes reconnaissent qu’il est devenu impossible de maîtriser l’ensemble de leur discipline. Les biologistes ignorent souvent les subtilités de la physique, les économistes celles de la neurobiologie, les philosophes celles de la génétique. Chacun travaille avec une remarquable compétence dans son territoire, tandis que les frontières entre ces territoires deviennent toujours plus épaisses.

Cette fragmentation n’est pas sans conséquence. Les grandes questions de notre temps refusent précisément de respecter les découpages universitaires. Le changement climatique n’est pas seulement une affaire de climatologie ; il convoque l’économie, la géopolitique, la démographie, la sociologie, la biologie et même la philosophie morale. L’intelligence artificielle ne relève pas uniquement de l’informatique ; elle interroge le droit, l’éthique, les neurosciences, la psychologie, la linguistique et notre conception même de l’humanité. Quant à la médecine moderne, elle découvre chaque jour davantage que le corps ne se laisse pas découper selon les spécialités administratives des hôpitaux. Les organes dialoguent entre eux avec une liberté que les services hospitaliers ne connaissent guère. Plus nous devenons compétents, plus nous risquons parfois de perdre la vue d’ensemble. Nous ressemblons à ces restaurateurs de cathédrales qui connaîtraient admirablement chaque pierre, chaque vitrail, chaque gargouille, mais qui oublieraient de reculer de quelques pas pour admirer l’édifice dans son entier.

La précision s’accroît ; la perspective s’efface.

Faut-il pour autant regretter ce mouvement ? Certainement pas. La nostalgie est une conseillère charmante, mais rarement une bonne historienne. Nous ne reviendrons pas au temps où un seul homme pouvait embrasser l’ensemble des connaissances humaines. L’humanité est devenue trop savante pour cela. En revanche, nous pouvons nous demander si, à côté des spécialistes, nous n’avons pas plus que jamais besoin de quelques passeurs, capables de faire dialoguer les disciplines, de rapprocher des savoirs qui s’ignorent et de rappeler que la réalité, elle, ne connaît pas nos classifications académiques. Car le monde n’est pas organisé en facultés. Il est organisé en problèmes. Et les problèmes, eux, ignorent superbement les frontières que nous avons dressées entre les sciences.

Le polymathe n’est pas celui qui sait tout, mais celui qui relie tout

Nous commettons sans doute une erreur lorsque nous imaginons le polymathe comme une sorte de bibliothèque ambulante, capable de répondre à toutes les questions et de réciter l’Encyclopædia Britannica de mémoire. Cette vision est séduisante, mais elle est fausse. Elle confond la quantité de connaissances avec leur intelligence. Le véritable polymathe n’est pas un disque dur particulièrement volumineux ; il est un architecte. Sa vocation n’est pas d’accumuler des briques, mais de construire un édifice.

C’est là une nuance essentielle. Un érudit peut connaître par cœur les règnes des pharaons, les sonates de Beethoven, les classifications botaniques ou les équations de Maxwell sans jamais produire une idée véritablement nouvelle. À l’inverse, un polymathe n’a pas nécessairement réponse à tout. Il possède quelque chose de plus rare : la faculté d’apercevoir des parentés invisibles. Là où le spécialiste voit des domaines distincts, lui découvre des passerelles. Il comprend que les mêmes structures se répètent dans des univers apparemment étrangers, que certaines idées migrent de la physique vers la biologie, de la musique vers les mathématiques, de l’évolution vers l’économie ou de la neurologie vers la philosophie. Cette aptitude est probablement l’une des formes les plus élevées de l’intelligence. Car les grandes découvertes naissent rarement de l’accumulation. Elles surgissent lorsque deux mondes qui s’ignoraient commencent soudain à dialoguer. Johannes Kepler découvrit les lois du mouvement des planètes parce qu’il pensait en géomètre autant qu’en astronome. Claude Bernard révolutionna la médecine parce qu’il raisonnait en physiologiste mais aussi en philosophe de la méthode scientifique. Alan Turing inventa l’informatique moderne en mêlant les mathématiques, la logique, la cryptographie et une réflexion presque philosophique sur la nature de l’intelligence.

L’histoire des sciences est ainsi jalonnée de ces rencontres improbables. Les innovations décisives apparaissent souvent aux frontières des disciplines, dans ces zones mal cartographiées où personne ne possède véritablement de titre de propriété. C’est pourquoi le polymathe demeure indispensable. Non parce qu’il remplacerait les spécialistes, mais parce qu’il circule entre eux. Il joue le rôle des anciens ponts de pierre qui permettaient aux deux rives d’un fleuve de s’ignorer un peu moins.

Notre époque, paradoxalement, semble redécouvrir cette nécessité. Les universités parlent désormais d’interdisciplinarité, de transversalité, de convergence des savoirs. Les laboratoires associent biologistes, informaticiens, physiciens, mathématiciens et médecins autour des mêmes projets. Les entreprises recherchent des profils capables de naviguer entre plusieurs cultures scientifiques. On invente des mots nouveaux pour désigner ce que les polymathes pratiquaient naturellement depuis des siècles. Il est amusant de constater que les institutions mettent aujourd’hui tant d’énergie à recréer artificiellement ce que les grands esprits ont toujours fait spontanément.

Car la curiosité ignore les organigrammes. Elle ne connaît ni les facultés, ni les départements universitaires, ni les sections du Conseil national des universités. Elle avance avec une liberté souveraine, passant d’une idée à l’autre comme une abeille passe d’une fleur à la suivante, sans demander l’autorisation de franchir les clôtures que les hommes ont dressées. C’est peut-être là que réside la véritable définition du polymathe. Ce n’est pas un homme qui refuse la spécialisation. C’est un homme qui refuse que la spécialisation devienne une prison. Il accepte d’approfondir un domaine, mais il n’oublie jamais que ce domaine appartient à un paysage plus vaste. Il sait que chaque connaissance tire une partie de son sens de toutes les autres.

Autrement dit, il ne contemple pas seulement les arbres. Il continue de voir la forêt.

Jacques Attali est-il le dernier polymathe français ?

C’est à ce moment de la réflexion que surgit inévitablement le nom de Jacques Attali. Depuis plusieurs années, journalistes et commentateurs le présentent volontiers comme « le dernier polymathe français ». L’expression est séduisante. Elle flatte autant celui qu’elle désigne que notre goût très français pour les figures d’exception. Mais est-elle juste ? Comme souvent, la réalité est plus subtile que la formule.

Il faut reconnaître que le parcours de Jacques Attali impressionne. Peu d’hommes ont, au cours d’une même existence, écrit sur l’économie, l’histoire, la géopolitique, la médecine, la musique, les nouvelles technologies, la prospective, les religions ou encore les grandes figures de la civilisation occidentale. À cette production intellectuelle s’ajoute une carrière de haut fonctionnaire, de conseiller politique, de président d’institutions internationales, d’essayiste et de romancier. Cette diversité est suffisamment rare pour susciter l’admiration, même chez ceux qui contestent certaines de ses analyses ou de ses engagements. Mais ce qui frappe davantage encore n’est pas l’étendue des sujets abordés. C’est leur cohérence. Derrière cette apparente dispersion se dessine une même interrogation : où va le monde ? Les livres changent, les disciplines varient, les thèmes se succèdent, mais la question demeure obstinément la même. Comme chez les grands polymathes de la Renaissance, les savoirs ne sont pas juxtaposés ; ils convergent vers une tentative de compréhension globale.

Faut-il pour autant en conclure que Jacques Attali serait « le dernier » ? L’affirmation appelle sans doute davantage de prudence que d’enthousiasme. D’abord parce qu’il est toujours imprudent de proclamer le dernier représentant d’une espèce. L’histoire se plaît à démentir ceux qui annoncent les fins définitives. Ensuite parce que notre époque compte encore des femmes et des hommes dont les travaux franchissent les frontières disciplinaires avec une remarquable aisance. Ils sont peut-être moins médiatiques. Ils publient moins de livres destinés au grand public. Ils préfèrent parfois les laboratoires, les universités ou les centres de recherche aux plateaux de télévision. Leur discrétion ne les rend pas moins remarquables. Il existe également une autre raison de se méfier de cette formule. Le polymathe contemporain ne ressemble plus à Léonard de Vinci. Il ne peut plus ressembler à Léonard de Vinci. La masse des connaissances est devenue telle que personne ne peut prétendre maîtriser toutes les sciences de son temps. Le polymathe du XXIᵉ siècle est nécessairement différent. Il n’est plus celui qui possède l’ensemble des savoirs ; il est celui qui sait les faire dialoguer. Il agit moins comme une encyclopédie que comme un chef d’orchestre. Son génie réside moins dans l’accumulation que dans l’organisation.

À bien y réfléchir, la question n’est peut-être pas de savoir si Jacques Attali est le dernier polymathe français. Elle est de comprendre pourquoi nous éprouvons le besoin de lui attribuer ce titre. Peut-être parce que nous ressentons confusément un manque. Dans un monde saturé d’experts, nous cherchons encore ces rares esprits capables d’embrasser l’horizon tout entier. Nous avons besoin de ceux qui relient les sciences aux humanités, l’histoire à l’économie, la technique à la philosophie, les découvertes du laboratoire aux interrogations éternelles de la condition humaine. Car les polymathes répondent moins à une curiosité intellectuelle qu’à une nécessité. Plus les connaissances se multiplient, plus il devient indispensable que certains esprits s’efforcent d’en retrouver la cohérence. Ils ne remplacent pas les spécialistes ; ils leur donnent un langage commun. Ils rappellent que les disciplines ne sont que des découpages commodes de l’univers, alors que la réalité, elle, demeure obstinément indivisible.

Peut-être est-ce là, finalement, le véritable héritage des polymathes : nous rappeler que comprendre le monde consiste moins à accumuler des réponses qu’à apprendre à relier les bonnes questions.

L’intelligence artificielle : la renaissance inattendue du polymathe ?

À première vue, l’intelligence artificielle semble porter le coup de grâce au polymathe. Après tout, comment rivaliser avec une machine capable de consulter en quelques secondes des millions de livres, d’articles scientifiques, de bases de données et de documents historiques ? À côté d’elle, le plus érudit des hommes paraît soudain bien modeste. Là où Léonard de Vinci remplissait quelques milliers de pages de carnets, l’intelligence artificielle semble disposer d’une bibliothèque qui ne connaît ni murs ni plafond.

Pourtant, cette impression est trompeuse.

L’intelligence artificielle sait beaucoup de choses. Elle ne les comprend pas toujours. Elle établit des rapprochements remarquables, mais elle ignore encore ce que signifie véritablement découvrir. Elle peut expliquer Newton, commenter Shakespeare, résumer la théorie de Darwin ou discuter de mécanique quantique. Mais elle ne ressent ni l’émerveillement de Newton devant la chute d’une pomme, ni l’angoisse de Pascal devant « le silence éternel de ces espaces infinis ». Elle manipule les connaissances ; elle ne les habite pas.

C’est précisément là que réside le paradoxe. Plus les machines deviennent compétentes, plus la valeur proprement humaine du polymathe apparaît avec évidence. Car le polymathe ne se définit pas uniquement par l’étendue de son savoir. Il est d’abord un esprit capable de hiérarchiser, d’interpréter, de douter, de choisir, de créer des liens qui ne relèvent pas seulement de la logique, mais aussi de l’intuition, de la culture, de l’expérience et parfois même de cette mystérieuse faculté que nous appelons le jugement.

L’histoire des techniques nous enseigne d’ailleurs une leçon constante. Chaque fois qu’un outil nouveau apparaît, on annonce la disparition d’une capacité humaine. L’invention de l’écriture devait ruiner la mémoire ; l’imprimerie devait affaiblir l’intelligence ; la calculatrice devait faire disparaître le calcul mental ; Internet devait rendre inutile toute culture générale. Rien de tout cela ne s’est véritablement produit. Les outils n’ont pas supprimé l’intelligence ; ils l’ont déplacée. Ce qui était difficile hier devient trivial aujourd’hui, et l’esprit humain est contraint de déplacer son effort vers des tâches plus élevées.

Il en ira probablement de même avec l’intelligence artificielle. Demain, chacun pourra obtenir instantanément un résumé d’un traité de philosophie, la synthèse d’une étude médicale ou une analyse économique complexe. L’information cessera d’être rare. Ce qui deviendra précieux sera la capacité à distinguer l’essentiel de l’accessoire, à poser les bonnes questions plutôt qu’à accumuler les réponses, à exercer un esprit critique face à une abondance de connaissances disponibles en permanence.

Autrement dit, l’intelligence artificielle pourrait paradoxalement favoriser le retour des polymathes.

Non plus parce qu’ils sauront davantage que les autres, mais parce qu’ils sauront mieux penser que les autres.

Le polymathe du XXIᵉ siècle ne passera plus sa vie à mémoriser des bibliothèques entières. Il consacrera son énergie à comprendre ce que ces bibliothèques signifient. Il utilisera l’intelligence artificielle comme Léonard utilisait son carnet de croquis : non pour remplacer sa pensée, mais pour lui permettre d’aller plus loin.

Cette évolution est peut-être déjà en marche. Les chercheurs les plus innovants utilisent aujourd’hui des outils d’intelligence artificielle pour explorer des domaines qui leur étaient jusqu’alors inaccessibles. Les médecins dialoguent avec les bio-informaticiens, les physiciens avec les biologistes, les linguistes avec les mathématiciens. Les frontières disciplinaires ne disparaissent pas, mais elles deviennent plus poreuses. Les outils numériques facilitent les rencontres intellectuelles qu’autrefois seules des décennies d’études rendaient possibles.


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