PR SIELEZNEFF IGOR
Le plus incompréhensible dans l’Univers est qu’il soit compréhensible.
Albert Einstein

Le monde est-il aussi solide qu’il en a l’air ?
Il existe des questions qui semblent appartenir aux philosophes et dont chacun pense pouvoir se dispenser avec une certaine tranquillité. Elles paraissent flotter quelque part entre les bibliothèques anciennes, les amphithéâtres des universités et les conversations interminables de quelques professeurs obstinés. Elles nous amusent davantage qu’elles ne nous inquiètent. Puis, un matin, sans prévenir, elles viennent frapper à notre porte.
« Et si le réel n’était qu’une hypothèse ? »
À première vue, la question paraît extravagante. Elle évoque ces jeux intellectuels dont les philosophes ont parfois le secret, lorsqu’ils décident de compliquer ce que le commun des mortels considère comme parfaitement simple. Car enfin, quoi de plus évident que le réel ? J’écris ces lignes devant une fenêtre. Les collines sont là. Les arbres aussi. Une légère brise agite leurs feuilles avec cette élégance discrète que la nature semble avoir inventée bien avant les poètes. Mon bureau existe, ma tasse de café refroidit lentement, et le soleil poursuit sa course sans avoir sollicité mon avis.
Tout cela paraît d’une rassurante solidité.
Et pourtant…
Les hommes les plus intelligents que notre civilisation ait produits ont passé une partie de leur existence à mettre cette évidence en doute. Il faut reconnaître que c’est une étrange habitude. Lorsque le monde semble enfin raisonnable, les philosophes arrivent toujours avec une question capable de tout bouleverser. Platon nous explique que nous ne voyons peut-être que des ombres projetées sur la paroi d’une caverne. Descartes imagine un malin génie qui consacrerait son éternité à tromper nos sens. Berkeley finit par suggérer que la matière n’existe peut-être que parce qu’un esprit la perçoit. Il y a de quoi devenir légèrement méfiant envers son propre fauteuil. Le plus amusant est que la science, que l’on croyait chargée de rétablir un peu d’ordre dans cette affaire, s’est mise, elle aussi, à semer le désordre. Pendant près de trois siècles, Newton avait donné au monde l’apparence d’une mécanique admirable. L’Univers ressemblait à une immense horloge suisse dont chaque rouage semblait obéir à une logique impeccable. Les planètes tournaient, les pommes tombaient, les étoiles demeuraient à leur place. Bref, le réel avait la courtoisie de se comporter raisonnablement.
Puis Einstein arriva. Et, avec cette élégance un peu distraite des très grands génies, il annonça tranquillement que le temps n’était pas le même pour tout le monde. On finit par s’y habituer.
À peine avions-nous commencé à comprendre cette première extravagance que les physiciens quantiques décidèrent d’aller beaucoup plus loin. Ils nous apprirent qu’à l’échelle des particules élémentaires, la nature semblait hésiter sur sa propre manière d’exister. Les électrons se comportaient tantôt comme des particules, tantôt comme des ondes. Une même réalité pouvait présenter plusieurs visages selon la manière dont on l’observait. L’Univers, qui paraissait si solide, devenait soudain presque poétique.
Arthur Eddington, l’un des grands astrophysiciens du XXᵉ siècle, résuma admirablement cette situation lorsqu’il écrivit : « L’Univers n’est pas seulement plus étrange que nous ne l’imaginons ; il est plus étrange que nous ne pouvons l’imaginer. » Je me suis souvent demandé si cette phrase ne constituait pas la plus belle définition de l’intelligence. Nous imaginons volontiers que l’intelligence consiste à simplifier le monde. Il est probable qu’elle consiste exactement à l’inverse. Elle découvre que le monde devient de plus en plus mystérieux à mesure que nous croyons le comprendre. Cette constatation ne devrait pas nous décourager. Elle possède même quelque chose de profondément réjouissat. Car un univers entièrement expliqué serait un univers extraordinairement ennuyeux. Imagine-t-on une vie où toutes les questions auraient trouvé leur réponse ? Où chaque mystère serait dissous, chaque énigme résolue, chaque surprise supprimée ? Nous serions sans doute très savants. Mais infiniment moins heureux.
L’homme est un animal curieux. Il aime les réponses, certes, mais il vit surtout de ses questions. Ce sont elles qui l’ont conduit des cavernes jusqu’aux étoiles. Ce sont elles qui ont fait naître la philosophie, la science, la littérature et peut-être même la civilisation. Le réel est probablement moins une réponse qu’une invitation permanente à s’interroger. Et c’est peut-être pour cette raison que les enfants comprennent parfois mieux le monde que les adultes. Ils ne cessent de demander : « Pourquoi ? » Les grandes personnes, elles, répondent avec une assurance qui dissimule souvent leur ignorance. Elles finissent même par croire à leurs propres explications. L’enfance possède un privilège que l’âge adulte perd trop facilement : elle accepte que le monde demeure mystérieux. Peut-être est-ce cela, finalement, la véritable intelligence.
Non pas accumuler des certitudes. Mais conserver intacte cette capacité d’émerveillement qui transforme chaque évidence en commencement d’une nouvelle aventure.
Nos sens disent-ils la vérité ?
Il est une scène que j’aime imaginer. Nous sommes au bord de la mer, par une belle soirée d’été. Le soleil disparaît lentement derrière l’horizon. Chacun contemple ce spectacle avec cette émotion discrète que procurent les choses dont nous savons qu’elles existaient avant nous et qu’elles continueront d’exister longtemps après notre départ. Nous disons alors, avec la plus parfaite bonne foi : « Le soleil se couche. »
Or chacun sait aujourd’hui que cette phrase est fausse. Le soleil ne se couche pas davantage ce soir qu’il ne s’est levé ce matin. C’est la Terre qui tourne avec une fidélité admirable depuis plus de quatre milliards d’années. Pourtant, malgré Copernic, malgré Galilée, malgré Newton, malgré Einstein, nous continuons tous à parler du lever et du coucher du soleil. Et nous avons raison. Parce que nous ne parlons pas de l’univers tel qu’il est ; nous parlons du monde tel qu’il nous apparaît.
Cette petite observation est beaucoup plus importante qu’elle n’en a l’air. Elle nous rappelle que notre existence entière repose sur un dialogue permanent entre la réalité et notre manière de la percevoir. Nous ne vivons jamais dans l’univers des astrophysiciens. Nous vivons dans un monde construit par nos sens, organisé par notre cerveau et habité par notre mémoire. Autrement dit, nous n’avons jamais accès au réel directement. Nous entretenons avec lui une correspondance.
Cette idée aurait beaucoup amusé Montaigne. Il était probablement l’un des premiers à avoir compris que l’homme est moins un être qui sait qu’un être qui interprète. Son célèbre « Que sais-je ? » n’est pas une profession d’ignorance ; c’est une profession de prudence. Il signifie simplement que nos certitudes sont presque toujours plus fragiles que nous ne le croyons. Les neurosciences modernes semblent lui donner raison. Pendant longtemps, nous avons imaginé que nos yeux fonctionnaient comme des appareils photographiques. La lumière entrait dans l’œil, l’image était enregistrée et le cerveau contemplait fidèlement le monde. La réalité est infiniment plus étonnante. Notre cerveau ne photographie rien. Il invente. Naturellement, il n’invente pas le monde comme un romancier invente un personnage. Il reçoit une quantité prodigieuse d’informations incomplètes, parfois contradictoires, souvent ambiguës. Puis il les organise, les complète, les corrige, élimine ce qui lui paraît secondaire, anticipe ce qui va suivre et finit par construire cette représentation cohérente que nous appelons la réalité.
Nous croyons voir. En vérité, nous interprétons.
L’expérience la plus célèbre est peut-être celle des illusions d’optique. Qui n’a jamais observé deux lignes parfaitement égales paraître différentes, ou un objet immobile sembler se déplacer ? Nous savons que nos yeux nous trompent. Nous connaissons même l’explication scientifique de l’illusion. Pourtant, rien n’y fait : nous continuons à voir ce qui n’existe pas. Le cerveau est un artiste d’un talent prodigieux. Il préfère parfois une belle illusion à une vérité incomplète. Il faut reconnaître que nous lui ressemblons beaucoup. Combien de fois croyons-nous avoir compris une personne après quelques minutes de conversation ? Combien de fois interprétons-nous un silence comme un mépris, un sourire comme une complicité ou une hésitation comme un aveu ? Nous passons une partie considérable de notre existence à attribuer une signification aux choses avant même de les avoir réellement comprises.
Le plus extraordinaire est que cette aptitude est indispensable. Sans elle, nous serions incapables de vivre. Imaginez un cerveau qui devrait analyser séparément chaque rayon lumineux, chaque son, chaque odeur, chaque mouvement avant de prendre la moindre décision. Traverser une rue demanderait probablement plusieurs heures. La nature a préféré l’efficacité à la perfection. Elle nous a donné un cerveau qui simplifie admirablement le réel.
Il simplifie parfois un peu trop.
Le monde est-il dehors… ou au-dedans de nous ?
Cette question, qui semble appartenir aux poètes, est devenue l’une des plus sérieuses de la philosophie moderne.
Lorsque nous admirons un coucher de soleil, où se trouve exactement sa beauté ? Est-elle dans le ciel ? Dans les nuages ? Dans la lumière ? Ou naît-elle quelque part entre le monde et celui qui le regarde ? La réponse est moins évidente qu’il n’y paraît.
Une montagne existe indépendamment de nous. Personne n’en doute. Mais la majesté de cette montagne, son caractère sublime, la paix qu’elle inspire ou la mélancolie qu’elle éveille ne sont pas contenus dans les rochers. Ils naissent de la rencontre entre un paysage et une conscience.
Pascal avait cette formule magnifique : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » Les étoiles n’effrayaient pas tout le monde. Elles émerveillaient Kepler. Elles rassuraient les navigateurs. Elles inspiraient les poètes. Le ciel était le même. L’expérience du réel était différente. Voilà peut-être le plus grand mystère de notre condition. Nous habitons tous le même univers. Et pourtant chacun vit dans un monde légèrement différent.
L’amoureux traverse la ville comme si elle était illuminée d’une lumière nouvelle. Le même boulevard paraît sinistre à celui qui vient de perdre un être cher. Rien n’a changé dans les immeubles, les arbres ou les passants. Tout a changé dans le regard. Cette vérité devrait nous rendre infiniment plus indlgents.
Nous nous étonnons souvent que les autres ne pensent pas comme nous. Mais comment le pourraient-ils ? Ils n’ont ni notre enfance, ni notre mémoire, ni nos blessures, ni nos joies. Ils regardent le même paysage depuis une autre fenêtre. Il existe peut-être autant de versions du réel qu’il existe de consciences humaines. Non pas autant de vérités. Mais autant de chemins qui conduisent vers elles.
Et cette pensée, loin de diminuer le monde, le rend infiniment plus vaste.
La science découvre-t-elle le réel… ou ses limites ?
Il est des ironies dont l’histoire des idées a le secret. Pendant des siècles, les hommes ont cru que la science allait dissiper tous les mystères. Elle devait, pensions-nous, repousser les ténèbres de l’ignorance jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus une seule parcelle d’ombre dans l’univers. Nous étions convaincus qu’il suffisait d’accumuler les connaissances pour que le monde finisse par livrer son dernier secret. Le XXᵉ siècle nous a appris une tout autre leçon. Plus la science avançait, plus le mystère grandissait. C’est là un paradoxe admirable. Les découvertes les plus extraordinaires n’ont pas fermé les portes de l’inconnu ; elles les ont ouvertes plus largement encore. Galilée croyait observer quelques astres grâce à sa lunette. Il découvrait un univers infiniment plus vaste que celui d’Aristote. Darwin pensait expliquer l’origine des espèces ; il révélait la profondeur vertigineuse du temps biologique. Einstein voulait comprendre la gravitation ; il bouleversait notre conception de l’espace et du temps. Quant aux physiciens quantiques, ils finirent par nous conduire dans un monde où les mots eux-mêmes semblaient hésiter à décrire ce qu’ils observaient.
Plus nous regardions le réel de près, moins il ressemblait à ce que nous imaginions. Il y a là une leçon d’humilité que notre époque gagnerait à méditer. Nous vivons entourés de technologies prodigieuses. Nous dialoguons instantanément avec des personnes situées à l’autre bout de la planète. Nous explorons Mars avec des robots, observons des galaxies vieilles de plusieurs milliards d’années et manipulons les gènes avec une précision qui aurait paru magique il y a seulement cinquante ans.
Et pourtant… Jamais peut-être nous n’avons été aussi conscients de l’étendue de notre ignorance. Qu’est-ce que la conscience ? Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien ? Qu’est-ce que le temps ? Que signifie exactement la matière noire qui représenterait près de quatre-vingt-quinze pour cent de l’univers observable ? Nous possédons des modèles remarquablement efficaces. Nous ne possédons toujours pas les réponses ultimes.
Richard Feynman, qui fut l’un des plus grands physiciens du siècle dernier, avait cette formule pleine de malice : « Je peux vivre avec le doute, l’incertitude et le fait de ne pas savoir. » Cette phrase me paraît infiniment plus scientifique que bien des certitudes affichées avec fracas. Elle rappelle que la véritable science ne consiste pas à proclamer des vérités définitives, mais à poser des questions de plus en plus intelligentes. Les Grecs avaient inventé le mot philosophia : l’amour de la sagesse. Ils auraient tout aussi bien pu parler de l’amour du mystère. Car la sagesse ne supprime jamais complètement l’inconnu. Elle apprend simplement à vivre en sa compagnie.
Le réel est-il une vérité… ou une rencontre ?
À force de parler du monde, nous finirions presque par oublier celui qui le regarde. Or il n’existe pas de réalité humaine sans un regard posé sur elle.
Un paysage admiré par un peintre n’est pas celui qu’observe un géologue. Le premier contemple les couleurs, les lumières, les nuances du ciel ; le second s’intéresse aux strates, aux failles, aux millions d’années inscrits dans la roche. Aucun des deux ne se trompe. Ils ne cherchent pas la même vérité. Cette simple observation pourrait bien changer notre manière de vivre.
Nous passons une partie considérable de notre existence à vouloir convaincre les autres qu’ils voient mal le monde. Et si nous commencions par reconnaître que chacun en découvre une facette différente ? Il ne s’agit évidemment pas de prétendre que toutes les opinions se valent. Les faits demeurent les faits. La Terre ne devient pas plate parce qu’un groupe de personnes le souhaite avec enthousiasme. Les lois de la gravitation ne changent pas selon les résultats des élections. Mais les faits ne suffisent jamais à épuiser le réel. Il existe entre eux et nous un espace mystérieux où prennent naissance les émotions, les souvenirs, les croyances, les espérances et les rêves. C’est dans cet espace que l’homme construit sa vie.
Proust l’avait compris mieux que personne. Une simple madeleine trempée dans une tasse de thé devient, sous sa plume, l’une des plus extraordinaires explorations de la mémoire jamais écrites. Le gâteau n’a pas changé. Ce qui change, c’est le monde intérieur qu’il fait surgir. La littérature entière repose sur ce miracle. Un écrivain ne nous apprend presque jamais des faits que nous ignorions. Il transforme notre manière de regarder ceux que nous connaissions déjà.
C’est peut-être là la définition la plus juste de la culture. Elle ne nous donne pas un autre univers. Elle nous donne d’autres yeux.
Marcel Proust écrivait cette phrase magnifique : « Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. » Il parlait du voyage. Il parlait surtout du réel. Peut-être la vérité n’est-elle pas cachée quelque part, attendant qu’un savant génial ou un philosophe inspiré la découvre enfin. Peut-être naît-elle, plus modestement mais plus profondément, de cette rencontre incessante entre le monde et notre conscience. Le réel ne serait alors ni une illusion, ni une certitude. Il serait une conversation. Une conversation commencée bien avant notre naissance et qui se poursuivra longtemps après notre disparition.
Le privilège du doute
Nous vivons une époque singulière. Jamais les hommes n’ont disposé d’autant d’informations, et jamais ils n’ont paru aussi convaincus de posséder la vérité. Chacun a désormais un avis sur tout. Quelques minutes passées sur un moteur de recherche semblent parfois suffire pour rivaliser avec un médecin, un historien, un physicien ou un philosophe. Nous sommes devenus extraordinairement compétents… du moins le croyons-nous. Il est permis d’en sourire. Les Grecs, qui avaient inventé la démocratie mais aussi la philosophie, se méfiaient déjà de cette assurance. Socrate parcourait les rues d’Athènes en posant des questions auxquelles il connaissait souvent moins les réponses que ses interlocuteurs. Il avait compris une chose essentielle : l’intelligence ne grandit pas en accumulant des certitudes ; elle grandit en découvrant les limites de ce qu’elle croit savoir. Cette leçon n’a pas vieilli. Plus j’avance en âge, plus je suis frappé par une étrange observation. Les hommes véritablement cultivés parlent presque toujours avec prudence. Ils nuancent, hésitent, reviennent sur leurs affirmations. Ils savent que chaque problème possède plusieurs faces, que chaque vérité demande des précautions, que les évidences sont souvent les plus grandes ennemies de la pensée. À l’inverse, les certitudes les plus bruyantes proviennent rarement des esprits les plus profonds. Il y a là un paradoxe délicieux. L’ignorance affirme. Le savoir interroge.
Il suffit d’ouvrir les Essais de Montaigne pour retrouver cette musique incomparable. On y rencontre un homme d’une érudition immense qui ne cesse pourtant de douter de lui-même. Il cite Sénèque, Plutarque, Lucrèce, Cicéron avec une facilité désarmante, mais chaque citation semble conduire à une nouvelle interrogation plutôt qu’à une conclusion définitive. Son célèbre « Que sais-je ? » n’est pas une formule de sceptique fatigué. C’est un hymne à la liberté. Car celui qui accepte de ne pas tout comprendre demeure disponible pour comprendre davantage. Voilà peut-être ce qui distingue la philosophie de l’idéologie. La première accepte que le réel lui résiste. La seconde exige que le réel lui obéisse. Les idéologues sont toujours pressés. Ils possèdent des réponses avant même d’avoir entendu les questions. Le monde est simple, disent-ils. Il suffit de suivre leur doctrine. Les philosophes, eux, prennent leur temps. Ils savent que la vérité ressemble davantage à un horizon qu’à une destination. Plus on avance vers elle, plus elle semble s’éloigner, comme si elle voulait nous rappeler qu’elle appartient moins à ceux qui la possèdent qu’à ceux qui la cherchent.
J’ai toujours trouvé cette idée profondément consolante. Elle nous délivre de l’obligation d’avoir raison. Elle nous offre le droit, infiniment précieux, de continuer à chercher.
Conclusion – Le monde est plus vaste que nos certitudes
Revenons, pour finir, à notre question initiale : et si le réel n’était qu’une hypothèse ?
Après ce long détour, la réponse est peut-être plus simple qu’il n’y paraît. Le réel existe, naturellement. Les montagnes ne disparaissent pas parce que nous fermons les yeux. Les étoiles poursuivent leur course sans attendre notre permission. Les lois de la nature ne se modifient pas au gré de nos opinions. Il y a bien un monde qui nous précède et qui nous survivra. Mais ce monde nous demeure, en grande partie, inaccessible. Nous ne le rencontrons jamais directement. Nous le découvrons à travers nos sens, notre langage, notre mémoire, notre culture, nos émotions et cette prodigieuse machine à interpréter qu’est le cerveau humain. Entre le réel et nous existe toujours un intermédiaire : nous-mêmes.
Cette constatation pourrait être décourageante. Elle est, au contraire, profondément exaltante. Car elle transforme notre rapport au monde. Nous cessons de croire que nous en sommes les propriétaires. Nous redevenons des voyageurs. Le réel n’est plus un territoire conquis, mais un continent dont chaque génération explore quelques rivages avant de transmettre la carte à la suivante. Les grandes découvertes de l’histoire n’ont jamais consisté à remplacer définitivement une erreur par une vérité immuable. Elles ont presque toujours consisté à remplacer une certitude trop étroite par une compréhension plus vaste. Copernic n’a pas seulement déplacé la Terre. Il a déplacé notre regard. Darwin n’a pas simplement expliqué l’évolution. Il a changé notre place dans le vivant. Einstein n’a pas uniquement transformé la physique. Il a modifié notre manière de penser le temps lui-même.
Chaque révolution intellectuelle est d’abord une révolution du regard. Et c’est peut-être cela que les écrivains savent mieux que quiconque. La littérature ne découvre pas de nouvelles planètes. Elle ne formule pas de nouvelles équations. Elle accomplit pourtant un miracle que les sciences ne recherchent pas : elle agrandit notre manière d’habiter le monde. Après avoir lu Homère, Shakespeare, Chateaubriand, Proust ou Camus, les paysages sont restés les mêmes. Mais nous ne les regardons plus tout à fait de la même façon. Les grands livres ne changent pas le réel. Ils changent le lecteur. Et ce changement est parfois plus important que toutes les découvertes. Il est d’ailleurs remarquable que les hommes les plus sages aient presque toujours conservé une part d’émerveillement enfantin. Ils savaient énormément de choses, mais ils continuaient à s’étonner. Ils n’avaient jamais cessé d’être surpris par une nuit étoilée, une fleur, un sourire, une équation élégante ou une page de Platon.
Peut-être avaient-ils compris que le monde ne demande pas seulement à être expliqué. Il demande d’abord à être contemplé. Il existe une phrase que j’ai toujours trouvée admirable : « Il y a quelque chose de plus fort que la mort : c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants. » Elle ne parle pas du réel au sens où l’entendent les physiciens. Elle dit pourtant une vérité essentielle : il existe des réalités que les instruments ne mesureront jamais et qui donnent pourtant son épaisseur à l’existence. L’amour. La beauté. L’espérance. Le souvenir. La joie. Aucun microscope ne les observera. Aucun télescope ne les découvrira au fond d’une galaxie. Et pourtant, qui oserait soutenir qu’ils sont moins réels que les étoiles ?
Voilà peut-être le dernier paradoxe. Nous cherchions à savoir si le réel n’était qu’une hypothèse. Nous découvrons que certaines des réalités les plus importantes de notre vie échappent précisément à tout ce qui peut être pesé, compté ou mesuré. Le réel est sans doute beaucoup plus vaste que ce que la science peut décrire. Et infiniment plus beau que ce que la philosophie peut expliquer. C’est probablement pour cette raison que nous continuerons, aussi longtemps qu’il y aura des hommes, à lever les yeux vers le ciel avec la même curiosité que les premiers Grecs, les mêmes questions que Pascal, les mêmes émerveillements qu’Einstein.
Car le véritable privilège de l’intelligence n’est peut-être pas de posséder le monde. Il est de ne jamais cesser de s’en étonner.

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