PR SIELEZNEFF IGOR
Le problème du monde est que les imbéciles sont sûrs d’eux et les gens intelligents pleins de doutes.
Bertrand Russell

Une étrange contradiction
Depuis toujours, nous associons spontanément l’intelligence à la vérité. Cette association nous paraît si naturelle qu’elle semble relever de l’évidence. L’homme intelligent serait celui qui comprend mieux que les autres, qui distingue le vrai du faux avec davantage de finesse, qui démêle les fils complexes du réel et qui, par conséquent, s’approche plus sûrement de la vérité.
L’histoire, pourtant, nous invite à davantage de modestie. Elle est jalonnée d’esprits exceptionnels qui se sont trompés avec un aplomb admirable. Les plus grands savants ont parfois défendu des théories aujourd’hui abandonnées. Des philosophes d’un génie incontestable ont construit des systèmes intellectuels d’une cohérence remarquable qui n’ont pourtant pas résisté à l’épreuve du temps. Plus troublant encore, certaines des plus grandes catastrophes du XXᵉ siècle furent préparées et justifiées par des hommes dont personne ne contestait l’intelligence.
Cette observation conduit à une interrogation dérangeante : et si l’intelligence, loin d’être toujours un chemin vers la vérité, pouvait parfois en constituer l’un des principaux obstacles ?
La question mérite d’être posée, non pour diminuer l’intelligence — ce serait une absurdité — mais pour rappeler qu’elle n’est peut-être pas la vertu suprême que notre époque imagine. Entre comprendre et voir juste, il existe parfois une distance considérable. L’intelligence éclaire ; elle peut aussi éblouir. Elle révèle le réel, mais elle sait également fabriquer des illusions d’une redoutable sophistication. Plus notre esprit est puissant, plus il devient capable de construire des raisonnements séduisants… y compris lorsqu’ils reposent sur des prémisses erronées.
C’est sans doute là l’un des paradoxes les plus fascinants de la condition humaine : les qualités qui nous rapprochent le plus de la vérité sont parfois celles qui peuvent nous en éloigner davantage.
L’intelligence est une force immense. Encore faut-il savoir à quel maître elle obéit.
L’intelligence, cette reine que nous adorons
Notre époque voue à l’intelligence un véritable culte. Il suffit d’observer les conversations ordinaires pour s’en convaincre. Nous pardonnons volontiers à un homme d’être riche, célèbre, puissant ou même parfois insupportable, à condition qu’il soit intelligent. L’intelligence possède une sorte de prestige moral qui dépasse de beaucoup ses véritables mérites. Être qualifié d’intelligent est devenu l’un des plus beaux compliments que l’on puisse recevoir. Nous parlons d’intelligence artificielle comme autrefois nous parlions de la pierre philosophale. Nous mesurons les quotients intellectuels, nous comparons les performances cognitives, nous classons les individus comme si l’esprit pouvait se réduire à une échelle graduée.
Cette fascination n’est pas nouvelle. Les Grecs plaçaient déjà la raison au sommet des facultés humaines. Depuis Descartes, l’Occident s’est progressivement convaincu que le raisonnement constituait le moyen privilégié d’accéder au réel. Les succès extraordinaire de la science moderne semblaient confirmer cette intuition. Chaque découverte importante renforçait l’idée que le monde finirait par livrer tous ses secrets à une intelligence suffisamment puissante.
Et pourtant, quelque chose résiste.
Les plus grandes découvertes scientifiques ne sont pas toujours nées d’un raisonnement parfaitement linéaire. Elles surgissent souvent après une longue période d’incertitude, d’intuition, de tâtonnements. Newton ne voit pas seulement tomber une pomme : il ose poser une question que personne ne songeait à poser. Einstein ne calcule pas d’abord ; il imagine un homme tombant dans un ascenseur. Pasteur lui-même rappelle que « le hasard ne favorise que les esprits préparés ». Cette formule admirable contient déjà tout le paradoxe. L’intelligence est indispensable, certes, mais elle ne suffit jamais. Encore faut-il une disponibilité intérieure qui échappe au raisonnement pur.
Cette distinction est essentielle. Nous confondons volontiers intelligence et vérité parce que nous attribuons à la première les qualités de la seconde. Or l’intelligence est un instrument ; la vérité est une réalité. Un microscope permet de voir des bactéries, mais il ne crée pas les bactéries. De même, l’intelligence permet d’explorer le réel ; elle ne garantit nullement que nous le comprendrons correctement.
L’erreur la plus fréquente consiste précisément à oublier cette différence. Dès lors que nous possédons un outil performant, nous finissons par croire qu’il est infaillible. C’est un peu comme si un excellent violoniste imaginait que son instrument ne pouvait produire aucune fausse note. L’intelligence, elle aussi, joue parfois faux. Et plus elle est brillante, plus ses erreurs peuvent devenir séduisantes.
Lorsque l’intelligence devient l’avocat de nos convictions
Nous entretenons volontiers l’image d’un esprit rationnel qui analyserait froidement les faits avant d’en tirer des conclusions objectives. Cette représentation est rassurante ; elle est malheureusement très éloignée de la réalité. Les neurosciences et la psychologie cognitive nous apprennent depuis plusieurs décennies que notre cerveau fonctionne bien autrement.
Nous croyons souvent réfléchir avant de conclure. En réalité, il nous arrive fréquemment de conclure avant de réfléchir.
Nos convictions, nos émotions, notre histoire personnelle, notre éducation, notre milieu social, nos préférences politiques ou religieuses façonnent silencieusement notre manière d’interpréter le monde. L’intelligence intervient ensuite, non pour remettre ces convictions en question, mais pour leur donner une apparence de solidité.
C’est ici que réside l’un des plus étonnants paradoxes de l’esprit humain : plus une personne est intelligente, plus elle dispose d’arguments pour défendre ses croyances, quelles qu’elles soient.
Les psychologues parlent de raisonnement motivé. L’expression est un peu austère, mais le phénomène est universel. Nous ne recherchons pas spontanément ce qui est vrai ; nous recherchons ce qui confirme ce que nous souhaitons déjà croire. L’intelligence devient alors un remarquable cabinet d’avocats. Elle convoque les témoin favorables, écarte discrètement les pièces gênantes, interprète les faits avec une remarquable habileté et finit par convaincre… son propre propriétaire.
Il suffit d’observer les débats contemporains pour mesurer l’ampleur du phénomène. Qu’il s’agisse de politique, de médecine, d’économie ou d’écologie, chacun dispose désormais d’études, de statistiques, d’experts et d’arguments irréfutables. Les intelligences les plus brillantes s’opposent avec une égale conviction. Le spectacle est fascinant : jamais l’humanité n’a disposé d’autant d’informations, et jamais peut-être elle n’a paru aussi divisée sur ce qui constitue la vérité.
La faute n’en revient pas à l’intelligence elle-même. Elle résulte d’un usage particulier de cette faculté. Un couteau peut préparer un repas ou devenir une arme ; personne n’accuse le couteau. De la même manière, l’intelligence est moralement neutre. Elle peut servir la vérité avec une admirable fidélité ou mettre son immense puissance au service de nos illusions.
Le danger apparaît lorsque nous cessons de considérer nos idées comme des hypothèses pour les transformer en éléments de notre identité. À partir de cet instant, changer d’avis ne signifie plus seulement corriger une erreur ; cela revient à remettre en cause une partie de nous-mêmes. L’intelligence se mobilise alors avec toute son énergie pour éviter cette blessure narcissique.
Voilà pourquoi les hommes les plus cultivés ne sont pas toujours les plus ouverts au doute. Ils possèdent parfois un arsenal intellectuel si impressionnant qu’il leur permet de justifier presque n’importe quelle position. Leur intelligence devient une forteresse dont ils sont à la fois les architectes… et les prisonniers.
Le piège de la certitude : quand le savoir devient une prison
Il est une tentation qui accompagne presque inévitablement l’intelligence : celle de croire que l’accumulation des connaissances conduit mécaniquement à la sagesse. Nous imaginons volontiers que plus nous savons, moins nous nous trompons. L’expérience de la vie enseigne pourtant une leçon beaucoup plus subtile. Il existe une différence profonde entre posséder un grand savoir et conserver un esprit libre. L’érudition est une richesse immense. Elle ouvre des perspectives, permet de replacer les événements dans leur contexte, d’éviter les simplifications abusives. Mais elle porte également en elle un danger discret : celui de donner l’illusion que tout est déjà compris.
Les bibliothèques regorgent d’auteurs qui semblaient avoir définitivement expliqué le monde. Aristote croyait que les objets les plus lourds tombaient plus vite que les plus légers. Pendant près de deux mille ans, cette affirmation fut répétée avec une dévotion presque religieuse. Il fallut attendre Galilée pour qu’un homme ose simplement vérifier l’expérience. Ce qui avait résisté à des siècles de commentaires s’effondra devant une observation. Cette anecdote est moins une leçon de physique qu’une leçon d’humilité. L’autorité intellectuelle la plus prestigieuse peut se tromper. Plus encore, des générations d’hommes intelligents peuvent transmettre une erreur sans jamais éprouver le besoin de la confronter au réel.
Nous aimons croire que cette époque est révolue. Elle ne l’est pas.
Chaque génération nourrit ses propres certitudes. Elles changent de visage mais non de nature. Ce que nous tenons aujourd’hui pour incontestable sera peut-être regardé, dans cent ans, avec une indulgence amusée. Nos descendants souriront peut-être devant certaines de nos convictions avec la même bienveillance que nous réservons aujourd’hui aux médecins du Moyen Âge ou aux astronomes persuadés que le Soleil tournait autour de la Terre.
Cette perspective devrait nous inspirer une certaine modestie.
Il est frappant de constater que les plus grands savants demeurent souvent les plus prudents. Plus ils avancent dans leur discipline, plus ils découvrent l’étendue de ce qu’ils ignorent. À l’inverse, celui qui possède quelques connaissances superficielles éprouve parfois une confiance inébranlable. Le philosophe britannique Bertrand Russell remarquait avec son ironie habituelle que « le problème de notre époque est que les imbéciles sont sûrs d’eux et les gens intelligents remplis de doutes ». La formule est célèbre parce qu’elle touche une vérité psychologique profonde.
Le doute n’est pas une faiblesse de l’intelligence. Il en est souvent la plus haute expression. Celui qui doute ne renonce pas à comprendre ; il refuse simplement de transformer son savoir provisoire en vérité définitive. Il accepte que le réel soit plus vaste que ses propres constructions intellectuelles. Cette attitude exige une discipline intérieure considérable. Car l’esprit humain aime les certitudes comme le navigateur aime les ports. Elles procurent un sentiment de sécurité. Elles simplifient le monde. Elles réduisent l’inconfort de l’incertitude. Pourtant, elles comportent un prix : celui de ne plus regarder ce qui pourrait les contredire.
La vérité, elle, ne se soucie guère de notre confort. Elle continue d’exister, que nous l’acceptions ou non.
Socrate ou l’intelligence qui apprend à s’effacer
Parmi tous les philosophes qui ont marqué l’histoire de la pensée, Socrate occupe une place singulière. Non parce qu’il prétendait tout savoir, mais précisément parce qu’il affirmait le contraire. Son célèbre « Je sais que je ne sais rien » est probablement l’une des phrases les plus mal comprises de toute la philosophie. On y voit souvent une déclaration d’humilité. Elle est bien davantage qu’une vertu morale ; elle constitue une véritable méthode de recherche de la vérité. Socrate avait observé quelque chose d’extraordinairement simple. Les hommes ne se trompent pas seulement parce qu’ils ignorent. Ils se trompent surtout parce qu’ils croient savoir.
Cette nuance est essentielle.
L’ignorance reconnaît volontiers ses limites. Elle pose des questions. Elle écoute. Elle apprend. La fausse connaissance, en revanche, ferme les portes. Elle ne cherche plus ; elle affirme. Elle n’explore plus ; elle enseigne. Elle ne doute plus ; elle conclut. C’est pourquoi Socrate passait son temps à interroger ses contemporains. Il ne cherchait pas à les humilier. Il tentait de les conduire jusqu’au point précis où leurs certitudes commençaient à se fissurer. Ce moment d’inconfort, que beaucoup vivaient comme une défaite, représentait pour lui le véritable commencement de la philosophie.
Nous avons souvent une vision héroïque de l’intelligence. Nous l’imaginons conquérante, brillante, triomphante. Socrate nous propose un modèle presque opposé. La véritable intelligence ne consiste pas à accumuler les réponses, mais à poser les bonnes questions. Elle accepte que certaines demeurent longtemps sans solution. Elle préfère une interrogation sincère à une certitude prématurée.
Cette conception est d’une étonnante modernité. Les plus grands progrès de la science sont nés de questions nouvelles bien plus que de réponses anciennes. Darwin ne découvre pas l’évolution parce qu’il possède davantage de connaissances que tous ses contemporains. Il regarde autrement ce que tout le monde avait sous les yeux. Einstein ne transforme pas la physique parce qu’il résout un problème classique ; il ose remettre en cause les évidences mêmes sur lesquelles reposait toute la mécanique.
L’intelligence créatrice possède cette qualité rare : elle ne s’attache pas aux réponses, mais aux questions. Peut-être est-ce là son secret. Car une intelligence qui cesse de s’émerveiller devient rapidement une intelligence qui ne fait plus que commenter ses propres certitudes. Elle perd peu à peu cette disponibilité qui permet d’accueillir l’inattendu. Elle continue d’être brillante, parfois même admirable, mais elle risque de tourner en cercle autour d’idées qu’elle connaît déjà.
La vérité, elle, aime les esprits qui savent encore être surpris. Et il n’est pas certain que cette disposition dépende du quotient intellectuel. Elle relève davantage d’une forme de jeunesse intérieure, de cette capacité à reconnaître que le monde demeure infiniment plus mystérieux que les théories que nous construisons pour l’expliquer.
La vérité ne se laisse pas séduire par les raisonnements
Il existe une illusion particulièrement tenace chez les esprits brillants : celle de croire qu’un raisonnement élégant possède davantage de chances d’être vrai qu’un raisonnement maladroit. Nous éprouvons tous une certaine admiration devant une démonstration parfaitement construite. Les idées s’enchaînent avec une logique impeccable, chaque conclusion semble découler naturellement de la précédente, et l’ensemble produit cette impression de beauté intellectuelle qui est l’un des plus grands plaisirs de l’esprit.
Mais la nature ignore superbement l’élégance de nos raisonnements. Elle n’a jamais signé de contrat avec notre logique. L’histoire des sciences est remplie de théories magnifiques qui se sont révélées fausses. Pendant des siècles, les astronomes ont décrit avec une extraordinaire ingéniosité les mouvements des planètes autour de la Terre. Le système de Ptolémée était d’une sophistication remarquable. Pour expliquer les trajectoires observées, il multipliait les épicycles, ces cercles tournant eux-mêmes sur d’autres cercles. Les calculs devenaient de plus en plus complexes, mais ils conservaient une cohérence admirable.
Le problème était ailleurs. Tout ce travail reposait sur une hypothèse erronée. Lorsque Copernic puis Kepler déplacèrent simplement le centre du système, une grande partie de cette architecture compliquée devint inutile. La vérité apparut soudain plus simple que les raisonnements destinés à l’éviter.
Ce phénomène dépasse largement l’histoire de l’astronomie. Nous retrouvons chaque jour cette tendance à préférer une explication sophistiquée à une évidence dérangeante. Nous imaginons volontiers que les événements importants cachent nécessairement des causes complexes. Les théories du complot prospèrent d’ailleurs sur cette faiblesse de notre intelligence. Elles proposent des constructions intellectuelles impressionnantes, où chaque détail semble trouver sa place. Tout s’explique. Rien n’est laissé au hasard. Leur succès ne tient pas tant à leur vraisemblance qu’à leur cohérence apparente.
Or la cohérence n’est pas la vérité.
Un roman policier parfaitement construit n’est pas un document historique. Une démonstration irréprochable fondée sur une hypothèse fausse demeure une démonstration fausse. La logique garantit seulement que les conclusions découlent des prémisses ; elle ne garantit nullement que les prémisses correspondent au réel.
Cette distinction est capitale.
Nous passons souvent davantage de temps à perfectionner nos raisonnements qu’à vérifier les faits qui les fondent. L’intelligence aime bâtir ; la vérité exige d’abord d’observer.
Claude Bernard, l’un des plus grands physiologistes français, rappelait que l’expérience est le seul juge véritable des hypothèses. Peu importe qu’une théorie soit séduisante ; si les faits la contredisent, elle doit être abandonnée. Cette discipline intellectuelle, qui paraît aujourd’hui évidente dans le domaine scientifique, est infiniment plus difficile à appliquer à notre propre existence.
Combien de fois persistons-nous dans une interprétation simplement parce qu’elle nous paraît logique ? Combien de conflits familiaux, d’incompréhensions amoureuses ou de querelles professionnelles reposent sur des raisonnements impeccables… construits sur une prémisse fausse ? Nous croyons connaître les intentions de l’autre, nous interprétons un silence, un regard, une parole maladroite, puis nous élaborons une explication d’une cohérence parfaite. Nous oublions simplement de vérifier si notre point de départ était exact.
L’intelligence est alors comparable à un navigateur qui disposerait d’une carte admirablement dessinée… mais dont le nord serait inversé.
L’humilité : la véritable alliée de l’intelligence
À mesure que l’on avance dans cette réflexion, une évidence s’impose peu à peu. Le véritable adversaire de la vérité n’est peut-être pas l’intelligence elle-même, mais l’orgueil qui l’accompagne parfois. L’orgueil intellectuel est une maladie discrète. Il ne se manifeste pas toujours par une arrogance tapageuse. Il peut prendre des formes beaucoup plus élégantes. Il consiste simplement à accorder une confiance excessive à son propre jugement. On cesse progressivement d’écouter pour commencer à répondre avant même que l’autre ait terminé sa phrase. On ne lit plus pour apprendre, mais pour confirmer ce que l’on pense déjà. On ne discute plus pour comprendre ; on discute pour convaincre. Cette tentation menace particulièrement les personnes cultivées. Plus nous accumulons les connaissances, plus il devient difficile d’admettre qu’un inconnu, un enfant, un artisan ou un vieil homme sans diplôme puisse nous apprendre quelque chose d’essentiel. L’histoire est pourtant pleine de ces renversements délicieux où la vérité surgit précisément là où personne ne l’attendait.
Les Évangiles, indépendamment de toute conviction religieuse, reposent largement sur cette idée paradoxale : les sages officiels passent souvent à côté de l’essentiel, tandis que les plus humbles perçoivent ce que les docteurs de la Loi ne voient plus. Blaise Pascal reprendra cette intuition en opposant l’esprit de géométrie à l’esprit de finesse. Le premier raisonne avec une rigueur admirable ; le second saisit des réalités que le raisonnement seul ne peut atteindre.
Il ne s’agit évidemment pas de condamner l’intelligence. Ce serait une absurdité. Sans elle, aucune science, aucune philosophie, aucune médecine, aucune civilisation n’aurait été possible. La question est tout autre : quelle place doit-elle occuper ? L’intelligence est un serviteur extraordinaire. Elle devient un maître dangereux. Elle doit rester au service de la recherche du vrai, et non transformer la vérité en simple conséquence de ses propres raisonnements. Dès qu’elle prétend dicter au réel ce qu’il devrait être, elle quitte le domaine de la connaissance pour entrer dans celui de l’idéologie. C’est sans doute pourquoi les grands savants impressionnent souvent moins par leur savoir que par leur modestie. Ils savent que chaque découverte ouvre dix questions nouvelles. Ils connaissent l’immensité de ce qui leur échappe. Ils avancent avec assurance dans leur méthode, mais avec prudence dans leurs conclusions.
Cette attitude pourrait inspirer chacun d’entre nous. Dans nos conversations, dans nos engagements, dans nos certitudes quotidiennes, il serait peut-être salutaire de conserver une petite place pour cette phrase si simple et pourtant si difficile à prononcer :
« Il est possible que je me trompe. »
Loin d’affaiblir notre intelligence, cette phrase la grandit. Car une intelligence qui accepte la possibilité de l’erreur cesse d’être un miroir qui contemple son propre reflet. Elle devient une fenêtre ouverte sur le monde.
Conclusion : Ce n’est pas l’intelligence qui nous rapproche de la vérité, mais la manière dont nous l’utilisons
Au terme de cette réflexion, la question qui nous servait de point de départ appelle sans doute une réponse plus nuancée que nous ne l’imaginions.
L’intelligence est-elle un obstacle à la vérité ?
Oui… lorsqu’elle se contemple elle-même.
Non… lorsqu’elle accepte de s’effacer devant le réel.
Tout dépend, en définitive, de l’attitude intérieure de celui qui pense.
L’intelligence ressemble à une lumière puissante. Comme toutes les lumières, elle peut éclairer un paysage ou aveugler celui qui la dirige vers ses propres yeux. Elle est un moyen incomparable de comprendre le monde, mais elle devient un obstacle dès lors qu’elle nourrit l’illusion de son infaillibilité. Les erreurs les plus dangereuses ne sont pas toujours celles des ignorants ; elles sont parfois celles des esprits les plus brillants, précisément parce qu’ils disposent de ressources infiniment plus grandes pour justifier leurs convictions.
L’histoire humaine nous enseigne cette leçon avec une remarquable constance. Les plus grandes avancées de la connaissance ne sont pas nées de certitudes inébranlables, mais d’hommes et de femmes qui ont eu le courage de remettre en question ce que tout le monde tenait pour évident. Galilée, Darwin, Pasteur, Einstein et tant d’autres n’ont pas triomphé parce qu’ils étaient simplement plus intelligents que leurs contemporains. Ils l’ont emporté parce qu’ils ont accepté une idée infiniment plus exigeante : la réalité a toujours le dernier mot. Cette disposition d’esprit constitue peut-être la véritable définition de l’intelligence. Non pas la rapidité à résoudre un problème. Non pas l’étendue des connaissances. Non pas la virtuosité du raisonnement. Mais cette capacité presque héroïque à préférer le vrai à l’agréable, à abandonner une théorie séduisante lorsqu’elle cesse de correspondre aux faits, à accueillir avec reconnaissance une objection qui nous oblige à progresser.
Il est frappant de constater que les hommes que l’histoire considère aujourd’hui comme les plus grands penseurs étaient rarement des hommes satisfaits de leur propre intelligence. Ils demeuraient habités par une curiosité presque enfantine. Ils continuaient à poser des questions que d’autres jugeaient naïves. Ils s’émerveillaient encore. Ils doutaient encore. Ils conservaient cette disponibilité intérieure qui permet à une idée nouvelle de trouver sa place. À l’inverse, les idéologues de tous les temps présentent un trait commun. Ils possèdent des réponses à tout. Rien ne les surprend plus. Les faits eux-mêmes deviennent secondaires lorsqu’ils contredisent la doctrine. Leur intelligence fonctionne alors comme une machine parfaitement réglée, mais qui tourne à vide, enfermée dans un univers qu’elle a elle-même construit. Peut-être est-ce là la différence essentielle entre la sagesse et la simple intelligence. L’une cherche à comprendre. L’autre croit avoir compris. La première demeure en mouvement. La seconde s’immobilise dans la certitude.
Cette distinction prend aujourd’hui une résonance particulière. Nous vivons une époque paradoxale où l’information n’a jamais été aussi abondante, où les connaissances scientifiques progressent à une vitesse vertigineuse, où chacun peut accéder en quelques secondes à des millions de documents. Et pourtant, jamais peut-être les opinions n’ont paru aussi irréconciliables. Les réseaux sociaux, les chaînes d’information continue, les algorithmes qui nous présentent essentiellement ce que nous avons déjà envie de croire renforcent cette étrange illusion : nous confondons facilement la quantité d’informations avec la proximité de la vérité. Or la vérité n’est pas une accumulation de données. Elle est une discipline de l’esprit. Elle suppose une forme de courage. Celui d’accepter que le monde résiste à nos théories. Celui de reconnaître que nos adversaires peuvent parfois avoir raison. Celui, plus difficile encore, de découvrir que nous avions tort.
Il y a, dans cette attitude, quelque chose de profondément libérateur. L’intelligence cesse d’être une arme destinée à vaincre les autres ; elle devient un instrument au service d’une aventure infiniment plus belle : celle de la connaissance.
Jean d’Ormesson écrivait volontiers que le monde était un mystère avant d’être un problème. Toute son œuvre témoigne de cette joie de comprendre sans jamais prétendre posséder définitivement la vérité. Il savait que la pensée la plus féconde est celle qui conserve intacte sa capacité d’émerveillement. La culture, l’érudition, la philosophie, les sciences ne sont pas des trophées destinés à flatter notre vanité ; elles sont des chemins qui nous conduisent vers une ignorance plus éclairée. Au fond, la véritable intelligence n’est peut-être pas celle qui apporte le plus de réponses. C’est celle qui continue à poser les bonnes questions. Et si la vérité accepte parfois de se laisser approcher, c’est sans doute parce qu’elle préfère la compagnie des esprits curieux à celle des intelligences satisfaites d’elles-mêmes.
La vérité est une montagne dont nul ne contemple entièrement le sommet. Chacun n’en aperçoit qu’un versant, parfois lumineux, parfois obscur. L’intelligence nous aide à gravir la pente ; mais elle ne doit jamais nous faire croire que nous avons atteint le ciel. Le jour où nous cessons de monter parce que nous nous croyons arrivés est précisément celui où nous commençons à nous éloigner de la vérité
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