Jules César ou l’art de conquérir le monde sans trop s’embarrasser de sa conscience
PR SIELEZNEFF IGOR
Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste
Blaise Pascal

Jules César : un génie incontestable, à condition de ne pas demander leur avis aux Gaulois
Il est des hommes auxquels l’Histoire a tout pardonné, probablement parce qu’ils avaient eu l’excellente idée de l’écrire eux-mêmes. Jules César appartient à cette catégorie particulièrement enviable. Général de génie, écrivain remarquable, homme politique redoutable, stratège exceptionnel, il possédait à peu près toutes les qualités nécessaires pour entrer dans la postérité, à l’exception peut-être de celle qui consiste à laisser ses voisins vivre tranquillement. Entre 58 et 50 avant Jésus-Christ, il entreprit de conquérir la Gaule, immense territoire peuplé de peuples divers qui, jusque-là, avaient eu l’insolence de vivre sans demander la permission au Sénat romain. L’entreprise fut considérable, les victoires éclatantes, les destructions terribles. César y gagna une gloire impérissable ; les Gaulois, eux, découvrirent les avantages discutables de la civilisation romaine, notamment celui de pouvoir admirer les routes construites par leurs vainqueurs, lorsqu’ils avaient eu la chance de survivre à leur arrivée.
Le plus extraordinaire demeure que César réussit à transformer cette aventure sanglante en chef-d’œuvre littéraire. Dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules, il raconte ses campagnes avec une sobriété admirable, parlant de lui-même à la troisième personne, comme si les événements avaient été rapportés par un historien parfaitement impartial. Il fallait y penser ! Napoléon aurait certainement apprécié la méthode, lui qui comprenait fort bien qu’une bataille gagnée constitue une excellente nouvelle, mais qu’une bataille racontée convenablement peut devenir une légende. César ne ment pas nécessairement à chaque ligne ; il choisit simplement les faits, leur donne une perspective favorable et laisse au lecteur le soin de conclure que la conquête était indispensable. C’est tout l’art de la propagande : présenter ses ambitions personnelles comme une contribution désintéressée au bonheur de l’humanité.
Mais voilà que surgit une question embarrassante. Comment un homme capable d’une intelligence aussi prodigieuse pouvait-il organiser des campagnes militaires accompagnées de massacres, de déportations et d’asservissements ? Comment cette intelligence, qui savait prévoir les mouvements d’une armée, comprendre les faiblesses de ses adversaires et maîtriser les subtilités de la politique romaine, ne conduisait-elle pas nécessairement à davantage d’humanité ? Peut-être parce que nous commettons depuis toujours une erreur délicieuse : nous imaginons volontiers que l’intelligence rend meilleur, alors qu’elle rend surtout plus capable d’obtenir ce que l’on désire. Et lorsque ce désir consiste à conquérir la Gaule, mieux vaut, pour les Gaulois, avoir affaire à un imbécile.
L’intelligence est-elle une vertu ou simplement une arme redoutablement perfectionnée ?
Nous avons cette touchante habitude de croire qu’un homme intelligent est nécessairement un homme bon. C’est une erreur qui a probablement coûté davantage de vies humaines que bien des épidémies. L’intelligence permet de comprendre, d’anticiper, d’inventer, de convaincre et, malheureusement, de détruire avec une efficacité remarquable. César en fournit une démonstration éclatante. Là où un général médiocre aurait perdu trois légions, il remportait une victoire ; là où un homme ordinaire aurait hésité devant un massacre, il pouvait y découvrir un avantage stratégique. Les campagnes contre les Éburons et les massacres rapportés lors de la guerre des Gaules rappellent que le talent militaire n’est pas un certificat de moralité. On peut être admirablement doué pour organiser une armée et beaucoup moins disposé à reconnaître la valeur de ceux qu’elle écrase. Le génie n’est donc pas une vertu : c’est une puissance. Et comme toutes les puissances, il dépend de l’usage qu’on en fait. Un couteau peut servir à opérer un malade ou à assassiner son voisin ; tout dépend de celui qui le tient, et il serait assez inquiétant qu’un chirurgien prétende justifier le second geste par la qualité technique de son incision.
C’est ici que la philosophie vient troubler le banquet des admirateurs de César. Aristote distinguait déjà la simple habileté intellectuelle de la véritable sagesse pratique, celle qui suppose aussi de bien orienter ses actions. Plusieurs siècles plus tard, Emmanuel Kant rappellera qu’un être humain ne doit jamais être traité simplement comme un moyen au service de nos ambitions. Voilà une idée qui aurait singulièrement compliqué la carrière de César, lequel considérait assez volontiers les peuples gaulois comme les instruments de sa gloire future. Il faut cependant se garder d’un anachronisme trop confortable : la guerre, l’esclavage et la conquête appartenaient aux réalités politiques de son époque. Cela permet de comprendre ses actes, non de transformer leurs victimes en détails historiques. Comprendre un homme n’oblige pas à l’absoudre ; admirer son génie n’impose pas d’applaudir ses crimes.
La grandeur d’un homme ne se mesure pas au nombre de ses victimes
La postérité possède enfin une curieuse manière de distribuer ses récompenses. Elle érige des statues aux conquérants, donne leur nom aux avenues et enseigne leurs campagnes dans les écoles. Les victimes, elles, obtiennent rarement une plaque commémorative, probablement parce qu’elles ont eu la mauvaise idée de ne pas laisser de mémoires. César demeure un personnage fascinant, et il serait absurde de nier son génie. Mais il serait plus absurde encore de confondre l’extraordinaire avec l’admirable. Un homme peut être exceptionnel sans être exemplaire. La véritable grandeur ne consiste peut-être pas à disposer du pouvoir de détruire, mais à posséder suffisamment de sagesse pour ne pas en abuser. Il est évidemment plus facile de conquérir une province que de conquérir son orgueil, et l’Histoire, qui préfère les batailles aux examens de conscience, a longtemps favorisé la première discipline.
Ainsi, oui, on peut être un génie et commettre des atrocités. César nous en offre une illustration aussi brillante que dérangeante. Mais son histoire nous enseigne surtout que l’intelligence, privée de conscience morale, peut devenir le plus dangereux des talents. Le véritable progrès de l’humanité ne consistera peut-être pas à produire davantage de génies, mais à apprendre à ceux-ci qu’ils n’ont pas nécessairement le droit de faire tout ce dont ils sont capables. Quant à César, rendons-lui cette justice : il a laissé une œuvre littéraire remarquable, transformé le destin de Rome et bouleversé celui de la Gaule. On aurait simplement aimé qu’il se contente d’écrire des livres. Les Gaulois, qui avaient sans doute beaucoup d’autres projets pour leur avenir, auraient certainement apprécié cette vocation plus paisible.
Hémorroïdes, douleur, incontinence anale, et constipation
Explorez VOTRE site !

Laisser un commentaire