Wrocław : cette ville qui a changé de pays sans jamais déménager

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Il faut avoir du chaos en soi pour enfanter une étoile qui danse

Friedrich Nietzsche


Une ville peut-elle avoir plusieurs vies sans perdre son âme ?

Il existe des villes qui traversent l’Histoire avec une tranquillité presque insolente, et d’autres auxquelles l’Histoire fait subir tant de transformations qu’elles finissent par ne plus savoir très bien à quel pays elles appartiennent. Wrocław, en Pologne, appartient incontestablement à la seconde catégorie. Imaginez une ville qui se réveille un matin polonaise, devient au fil des siècles bohémienne, passe sous l’autorité des Habsbourg, devient prussienne, puis allemande, avant de redevenir polonaise en 1945. Tout cela sans avoir bougé d’un centimètre. Il faut reconnaître que les frontières possèdent un avantage considérable sur les hommes : elles peuvent voyager sans faire leurs valises. Wrocław, longtemps connue sous le nom de Breslau, constitue ainsi une merveilleuse introduction à une question philosophique : sommes-nous ce que nous sommes, ou ce que les autres décident que nous sommes ? Car Wrocław possède cette particularité fascinante d’avoir changé non seulement de souverains, mais aussi de langue, de population et de mémoire. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la ville, dévastée par les combats, fut rattachée à la Pologne. Une grande partie de sa population allemande fut expulsée ou contrainte au départ, tandis que de nouveaux habitants polonais arrivaient, notamment des territoires orientaux passés sous domination soviétique. Des familles quittaient leurs maisons à l’est pendant que d’autres abandonnaient les leurs à l’ouest. Chacun emportait quelques photographies, des souvenirs, parfois une clé qui n’ouvrirait plus jamais aucune porte. L’Europe venait de découvrir une manière particulièrement douloureuse de pratiquer le déménagement collectif. Les gouvernements redessinaient les cartes ; les hommes, eux, devaient reconstruire leurs vies.

C’est ici que Wrocław devient presque un personnage de philosophie. John Locke s’interrogeait sur ce qui fonde l’identité personnelle à travers le temps. Mais qu’en est-il d’une ville ? Est-elle définie par ses pierres, ses habitants, sa langue ou les souvenirs de ceux qui l’ont quittée ? Si l’on change presque tout, demeure-t-elle la même ? Le vieux centre de Wrocław, ses façades colorées, ses églises, ses ponts et son admirable place du marché semblent répondre avec une certaine malice : « Je suis toujours là, même si vous avez changé plusieurs fois mon passeport. » Et puis il y a les célèbres petits nains de bronze qui peuplent aujourd’hui les rues de Wrocław, héritiers d’une tradition liée à l’Alternative orange, mouvement de contestation anticommuniste qui utilisait l’absurde et l’humour. Quelle délicieuse revanche de l’esprit humain ! Après des siècles de guerres, de souverains et de grandes déclarations solennelles, la ville a trouvé le moyen de raconter aussi son histoire à travers de minuscules personnages facétieux. Les puissants ont toujours rêvé de laisser des statues gigantesques ; Wrocław semble avoir découvert que quelques centimètres de bronze peuvent parfois contenir d’avantage de liberté que plusieurs tonnes de marbre.

Mais derrière ces nains souriants demeure une question plus grave : comment apprendre à aimer une ville dont les murs portent aussi les souvenirs d’autres peuples ?

La mémoire des pierres : quand les villes survivent à ceux qui prétendent les posséder

Il existe une étrange différence entre les hommes et les villes : les premiers passent leur existence à essayer de devenir quelqu’un, tandis que les secondes passent parfois des siècles à essayer de rester elles-mêmes. Wrocław en offre une démonstration particulièrement émouvante. Ses rues ont entendu parler polonais, allemand, tchèque, latin et bien d’autres langues ; ses églises ont vu défiler des fidèles, des soldats, des conquérants et des touristes qui, contrairement aux conquérants, ont généralement l’excellente idée de repartir après avoir pris leurs photographies. Les pouvoirs ont changé, les drapeaux ont été remplacés, les noms des rues ont été réécrits, mais l’Oder a continué de couler avec cette indifférence majestueuse que les fleuves opposent aux ambitions humaines. Les hommes possèdent une curieuse passion pour les frontières ; les rivières, elles, n’ont jamais demandé de passeport. Et pourtant, Wrocław ne serait pas aussi fascinante si elle s’était contentée de survivre. Elle a fait beaucoup mieux : elle s’est réinventée. Après les destructions de 1945, ses nouveaux habitants ont entrepris de reconstruire une ville dont une grande partie de l’histoire familiale n’était pas la leur. Quelle situation philosophique extraordinaire ! Il leur fallait apprendre à aimer des maisons construites par d’autres, à reconnaître comme leur patrimoine des monuments qui racontaient parfois une histoire différente de celle de leurs parents. Mais n’est-ce pas, finalement, le destin de toute civilisation ? Nous naissons dans un monde que nous n’avons pas construit, nous utilisons des mots que nous n’avons pas inventés, nous admirons des œuvres réalisées par des inconnus et nous habitons des villes dont les morts sont infiniment plus nombreux que les vivants. L’héritage véritable ne consiste peut-être pas à posséder le passé, mais à accepter d’en devenir responsable. Wrocław nous apprend également une leçon de modestie dont nos contemporains auraient parfois grand besoin. Les empires se croient éternels, les gouvernements se pensent indispensables et les dirigeants imaginent volontiers que l’Histoire commence avec leur arrivée au pouvoir. Puis les siècles passent. Les empereurs deviennent des noms de rues, les rois des portraits dans les musées et les généraux des sujets de dissertation. Quant aux habitants, ils continuent à acheter du pain, à tomber amoureux, à se disputer pour des places de stationnement et à chercher leurs lunettes alors qu’elles sont posées sur leur nez. Il faut croire que la vie quotidienne possède une capacité de résistance supérieure à celle de bien des empires.

Aujourd’hui, les façades colorées de la place du marché, les ponts, les îles et les petits nains de Wrocław racontent une histoire qui n’est ni exclusivement polonaise, ni exclusivement allemande, ni exclusivement bohémienne. Elle est européenne, dans ce que l’Europe possède de plus douloureux et de plus admirable : sa capacité à se déchirer pendant des siècles avant de découvrir que ses différences pourraient aussi constituer une richesse. Wrocław ne nous demande pas d’oublier ses blessures. Elle nous montre simplement qu’une ville peut continuer à vivre sans effacer toutes les traces de ses vies précédentes.



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