PR SIELEZNEFF IGOR
On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.
Héraclite

Admission, compression : l’existence commence par avaler beaucoup de choses
Il fallait probablement être Français pour regarder un moteur et y découvrir une philosophie de l’existence. En 1862, Alphonse Beau de Rochas décrit le principe du moteur à combustion interne à quatre temps : admission, compression, combustion-détente, échappement. Quatre opérations d’une simplicité presque insolente qui feront bientôt tousser, pétarader puis avancer une bonne partie de l’humanité. L’idée est si belle qu’on se demande pourquoi les philosophes grecs n’y avaient pas pensé. Il est vrai qu’Aristote disposait de beaucoup de temps mais de fort peu de carburant.
Tout commence donc par l’admission. Le moteur ouvre une soupape et aspire son mélange. Nous faisons exactement la même chose depuis notre naissance, avec une remarquable absence de modération. Nous absorbons de l’air, de la nourriture, des connaissances, des opinions, des souvenirs, des désirs, des informations et, depuis l’invention du téléphone portable, une quantité de sottises qui aurait probablement suffi à alimenter plusieurs générations de moteurs. Vivre, c’est d’abord laisser entrer le monde en soi. L’enfant ouvre de grands yeux ; l’adulte ouvre son téléphone. Le principe demeure identique, même si l’on peut discuter du progrès. Puis vient la compression. Voilà que tout ce qui est entré doit être comprimé dans un espace devenu soudain trop petit. Là encore, Beau de Rochas semble avoir admirablement prévu notre époque. Nous comprimons les rendez-vous dans les journées, les vacances dans les week-ends, les repas dans vingt minutes, les conversations dans des messages et parfois toute une existence dans un agenda électronique qui nous rappelle aimablement que nous n’avons plus une minute pour vivre. La pression augmente. Dans le moteur, c’est souhaitable : plus le mélange est comprimé, plus la combustion pourra être efficace. Chez l’homme, le résultat est plus incertain. À partir d’un certain taux de compression, il ne produit pas davantage de travail : il consulte. Et pourtant, sans compresion, rien ne se passe. Il faut parfois que les circonstances nous serrent un peu pour découvrir ce que nous contenons. L’épreuve, la difficulté, l’attente, l’urgence concentrent nos forces comme le piston concentre le mélange. Nous préférerions évidemment apprendre la sagesse dans un fauteuil confortable avec un verre à la main, mais l’existence possède une pédagogie plus énergique. Elle nous pousse dans un cylindre, ferme les soupapes et augmente tranquillement la pression.
Nous protestons. Cela s’appelle la préparation. Car le troisième temps approche : celui où une minuscule étincelle va soudain transformer toute cette pression en mouvement.
Combustion, échappement : savoir brûler sans se consumer, puis laisser partir
Le troisième temps est celui que tout moteur attend avec une impatience très mécanique : la combustion-détente. Une étincelle surgit, le mélange s’enflamme, les gaz se dilatent et repoussent le piston. Enfin ! Après avoir aspiré et comprimé, quelque chose se produit. C’est le seul des quatre temps qui fournit réellement l’énergie motrice. Les trois autres préparent, organisent ou nettoient. Voilà une proportion qui devrait nous rendre modestes : même un moteur ne passe pas son existence à être productif. Il consacre une grande partie de son temps à se préparer ou à se débarrasser de ce qui ne lui sert plus. Si cette information parvenait jusqu’aux spécialistes de la gestion du temps, quelques séminaires pourraient être annulés… Nous aussi attendons nos étincelles. Une rencontre, une idée, un livre, un amour, une colère parfois, et soudain quelque chose qui était comprimé depuis longtemps se transforme en mouvement. C’est ainsi que naissent probablement beaucoup de grandes décisions. On croit qu’elles sont prises en une seconde ; en réalité, le mélange attendait depuis des années. L’étincelle n’a fait que lui donner l’occasion de brûler. Mais il existe une différence essentiele entre l’homme et le moteur : le moteur sait exactement ce qu’il doit faire de son explosion. Chez nous, l’énergie produite peut devenir un chef-d’œuvre, une entreprise, un voyage, une déclaration d’amour ou un déjeuner de famille particulièrement mouvementé. La thermodynamique ne garantit malheureusement pas la sagesse.
Reste enfin le quatrième temps, peut-être le plus philosophique : l’échappement. Après avoir brûlé, il faut expulser. Le piston remonte, la soupape s’ouvre et les gaz inutiles quittent le cylindre. Quelle merveilleuse leçon ! Nous savons admirablement accumuler : objets, souvenirs, rancunes, regrets, vieilles querelles et arguments que nous conservons soigneusement depuis 1994 au cas où la discussion reprendrait. Mais nous savons beaucoup moins bien évacuer. Nous voudrions commencer un nouveau cycle sans avoir terminé le précédent. Beau de Rochas nous répondrait probablement qu’un moteur rempli de gaz brûlés fonctionne assez mal. Un homme aussi.
Peut-être la sagesse consiste-t-elle donc à respecter ces quatre temps. Accueillir ce que la vie nous donne. Supporter la pression sans nous laisser écraser. Transformer ce que nous avons reçu en énergie. Puis savoir laisser partir ce qui a fini de brûler. Et recommencer. Car le génie du cycle de Beau de Rochas n’est pas seulement d’avoir quatre temps : c’est qu’après le quatrième revient le premier. L’échappement n’est pas la fin du moteur. Il rend possible une nouvelle admission. Nous passons notre existence à craindre les fins, alors qu’elles sont souvent de simples ouvertures de soupapes. Beau de Rochas voulait faire avancer des moteurs. Il nous a peut-être, sans le savoir, laissé une petite philosophie de l’existence : prendre, comprimer, brûler, abandonner — puis recommencer tant qu’il reste une étincelle. Avec cette différence considérable : personne ne nous a livré le mode d’emploi.
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