« L’enfer, c’est les autres » : Sartre avait-il oublié ses amis ?

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Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même

Jean–Paul Sartre


Il suffit parfois d’un ami pour faire mentir un philosophe

Jean-Paul Sartre nous a laissé cette formule formidable : « L’enfer, c’est les autres. » Elle est brillante, définitive, admirablement parisienne et suffisamment courte pour être retenue même par ceux qui n’ont jamais ouvert Huis clos. Mais, mes chers lecteurs, permettez-moi tout de même une objection : Sartre avait-il de bons amis ? Car il suffit d’en avoir un véritable pour que toute cette magnifique construction philosophique commence sérieusement à prendre l’eau. L’enfer, ce sont peut-être certains autres ; mais l’ami, lui, appartient à une catégorie zoologique tout à fait particulière. C’est un autre qui, par une mystérieuse faveur de l’existence, a progressivement cessé de l’être. L’amitié commence d’ailleurs rarement par une décision solennelle. Personne ne signe devant notaire : « À compter de ce jour, nous nous engageons réciproquement à nous apprécier jusqu’à nouvel ordre. » On rencontre quelqu’un, on parle, on rit, on se revoit et, quelques années plus tard, on découvre avec étonnement que cet individu connaît une partie considérable de notre existence. Il sait qui nous avons aimé, ce que nous avons raté, ce dont nous avons rêvé et probablement deux ou trois choses qu’il serait préférable que nos biographes ignorent. Et malgré cet impressionnant dossier, il continue à nous aimer. Voilà déjà quelque chose qui devrait intriguer les philosophes.

Car le véritable ami possède un talent extraordinaire : il connaît nos défauts sans éprouver l’impérieuse nécessité de nous les réparer. Il ne nous demande pas de devenir quelqu’un d’autre pour continuer à nous fréquenter. Il sait que nous exagérons parfois, que notre mémoire améliore légèrement certaines histoires au fil des années et que le poisson pêché autrefois gagne mystérieusement quelques centimètres chaque fois que nous racontons sa capture. Il écoute néanmoins avec le même sérieux, peut-être parce qu’il était là et sait parfaitement que le poisson était beaucoup plus petit.

Mais surtout, l’ami est celui avec lequel le temps ne se compte plus de la même manière. On peut ne pas se voir pendant des mois, quelquefois des années, puis reprendre une conversation presque exactement à l’endroit où on l’avait laissée. Les connaissances exigent des nouvelles ; les vrais amis connaissent déjà l’essentiel. Un regard suffit parfois. Une plaisanterie ancienne revient, parfaitement incompréhensible pour le reste de l’humanité, et deux adultes raisonnables éclatent de rire comme des enfants. C’est peut-être cela, le luxe suprême de l’amitié : avoir quelqu’un avec qui l’on peut redevenir légèrement idiot sans perdre une once de dignité.

Sartre avait donc peut-être raison pour l’enfer. Mais il avait oublié une porte de sortie. Elle s’appelle l’amitié.

L’amitié : cette merveilleuse conspiration contre la solitude

Il existe dans l’amitié quelque chose que Sartre, occupé à surveiller le regard des autres, a peut-être insuffisamment célébré : un ami nous regarde sans nous réduire à ce qu’il voit. Il connaît nos réussites sans devenir notre courtisan, nos échecs sans devenir notre juge et nos petites folies sans immédiatement envisager une hospitalisation. Il possède même ce privilège extraordinaire de pouvoir nous dire : « Là, tu exagères », sans que nous songions aussitôt à rompre les relations diplomatiques. Il faut dire qu’un véritable ami dispose d’archives. Il se souvient de nous avant les titres, avant les succès, parfois avant les cheveux blancs, et cette ancienneté lui confère une immunité que même les ambassadeurs pourraient lui envier. On peut impressionner le monde entier ; il restera toujours quelque part un ami pour se souvenir du jour où nous avons raté un créneau, oublié notre portefeuille ou soutenu avec une assurance magnifique une théorie parfaitement fausse. Et, chose admirable, ce souvenir ne diminu pas son affection. Il l’augmente presque.

L’amitié possède surtout une vertu devenue rare : elle ne demande pas de performance. Nous vivons dans un monde où il faut réussir sa carrière, son couple, ses vacances, son jardin, sa cuisine et désormais probablement la photographie de sa cuisine. Avec un ami, rien de tout cela n’est nécessaire. On peut arriver sans nouvelle extraordinaire, sans victoire à annoncer, sans personnage à jouer. On peut même rester silencieux. C’est peut-être le test ultime : lorsque deux personnes peuvent se taire ensemble sans que l’une ressente l’obligation de demander « Tu fais la tête ? », l’amitié a atteint un degré remarquable de civilisation.

Et puis les amis accomplissent une mission dont on parle trop peu : ils conservent des morceaux de notre vie que nous aurions perdus sans eux. Ils se souviennent de celui que nous étions à vingt ans, de nos enthousiasmes absurdes, de nos projets grandioses, des restaurants disparus, des voyages improvisés, des éclats de rire dont nous avions oublié jusqu’à la raison. Vieillir avec des amis, c’est donc vieillir avec des témoins bienveillants. Notre mémoire commence parfois à ranger les dossiers un peu au hasard ; eux possèdent heureusement quelques doubles. Et lorsqu’ils racontent notre jeunesse, ils ont l’élégance de l’améliorer légèrement. C’est à cela aussi que servent les amis : à corriger le passé dans un sens favorable.



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