PR SIELEZNEFF IGOR
L’homme est fils de ses habitudes et de son milieu, non fils de sa nature et de son tempérament
Ibn Khaldûn

Les empires aussi ont une enfance, un âge mûr… et quelques problèmes de cholestérol
Il y a quelque chose de profondément rassurant chez Ibn Khaldûn : cet homme, né à Tunis en 1332, avait compris il y a près de sept siècles que les civilisations se comportent parfois comme les êtres humains. Elles naissent pleines d’énergie, grandissent avec insolence, deviennent puissantes, s’enrichissent, découvrent le confort, commencent à trouver les escaliers fatigants et finissent par se demander comment leurs ancêtres pouvaient vivre sans domestiques. Dans sa monumentale Muqaddima, Ibn Khaldûn ne se contente pas de raconter les événements ; il cherche derrière eux une mécanique. Pourquoi certains peuples surgissent-ils presque de nulle part, bâtissent-ils des royaumes, fondent-ils des villes, accumulent-ils les richesses avant de disparaître ou de céder la place à d’autres ? La réponse tient en partie dans un mot arabe magnifique : ‘asabiyya, que l’on traduit imparfaitement par solidarité de groupe, esprit de corps ou cohésion sociale. Les hommes deviennent puissants lorsqu’ils ont encore besoin les uns des autres. Chez Ibn Khaldûn, les peuples rudes, souvent nomades, possèdent cette cohésion parce que la vie ne leur laisse guère le choix. Dans le désert, lorsque votre voisin possède l’eau et que vous possédez le chameau, l’individualisme absolu trouve assez rapidement ses limites philosophiques. La difficulté rapproche. Elle oblige à la solidarité, au courage, à la frugalité et à cette qualité devenue presque exotique : savoir différer un plaisir. Ces groupes fortement unis peuvent alors conquérir des sociétés plus riches mais moins solidaires. Ils prennent les villes, installent leur pouvoir, construisent des palais et découvrent bientôt avec émerveillement les coussins, les fontaines, les banquets et cette invention redoutable entre toutes : le fonctionnaire chargé d’expliquer pourquoi il faut désormais trois formulaires pour déplacer ce que leurs grands-pères déplaçaient avec un chameau. C’est ici que la pensée d’Ibn Khaldûn devient délicieusement cruelle. Le succès fabriquerait lui-même les conditions de son affaiblissement. La prospérité apporte le confort ; le confort diminue la nécessité de l’entraide ; la richesse multiplie les intérêts particuliers ; le pouvoir s’éloigne progressivement de ceux qui l’ont construit. Les descendants héritent alors d’un monde qu’ils n’ont pas eu à conquérir et finissent parfois par considérer comme naturel ce qui avait demandé à leurs ancêtres du courage, des privations et du sang. Rien n’est plus fragile, finalement, que ce dont nous avons oublié le prix.
Ibn Khaldûn nous murmure ainsi une idée assez vertigineuse : les civilisations ne meurent peut-être pas seulement de leurs échecs. Elles peuvent aussi mourir de leurs réussites. La pauvreté les avait contraintes à être solidaires ; la richesse leur permet enfin de ne plus l’être. Elles avaient conquis le confort pour pouvoir vivre mieux, puis découvrent un peu tard qu’à force de vivre confortablement elles ont oublié ce qui leur avait permis de devenir fortes. Autrement dit, l’Histoire possède parfois un humour féroce : elle offre aux civilisations exactement ce qu’elles désiraient, puis attend tranquillement de voir ce qu’elles vont en faire.
Sommes-nous devenus les enfants gâtés de nos propres civilisations ?
Ce qui rend Ibn Khaldûn si troublant aujourdhui, ce n’est pas qu’il nous fournisse une prophétie prête à l’emploi — les grands penseurs sont généralement plus subtils que ceux qui les résument sur Internet — mais qu’il nous oblige à regarder autrement la prospérité. Nous avons pris l’habitude de penser qu’une civilisation progresse lorsqu’elle devient plus riche, plus savante, plus confortable et plus complexe. C’est évidemment vrai en grande partie. Il serait assez extravagant de regretter sincèrement l’époque où une infection dentaire pouvait constituer un projet de fin de vie. Mais Ibn Khaldûn introduit une inquiétude : et si le confort, lorsqu’il devient une évidence, nous faisait oublier les vertus qui l’ont rendu possible ? Nous voulons naturellement transmettre à nos enfants une existence moins difficile que la nôtre ; puis nous nous étonnons parfois qu’ils soient moins préparés aux difficultés. Il y a là une contradiction merveilleusement humaine : nous supprimons les obstacles avec amour et reprochons ensuite aux générations suivantes de ne pas savoir les franchir.
Mais il faut se garder de transformer Ibn Khaldûn en prophète de malheur. Son génie est plus intéressant que cela. Il ne dit pas simplement : « Tout va s’effondrer. » Il montre que les sociétés vivent de liens autant que de richesses. Une civilisation ne tient pas seulement parce qu’elle possède des routes, des banques, des universités, des hôpitaux et des armées ; elle tient parce qu’un nombre suffisant d’hommes et de femmes continuent à penser qu’ils appartiennent à quelque chose qui les dépasse. Lorsque chacun ne défend plus que son intérêt immédiat, lorsque le bien commun devient une expression réservée aux discours du dimanche, lorsque le sacrifice paraît toujours admirable à condition qu’il soit consenti par le voisin, la magnifique construction commence à se fissurer. Le marbre peut encore briller longtemps ; les fondations, elles, ont déjà compris. Et pourtant, c’est ici que j’aimerais légèrement penser différement d’Ibn Khaldûn. Une civilisation n’est pas condamnée à mourir comme un organisme biologique. Elle peut apprendre, se transformer, accueillir d’autres peuples, emprunter des idées, retrouver une solidarité qu’elle croyait perdue. Rome a disparu comme empire mais continue de parler dans nos langues, notre droit et nos pierres. La civilisation arabo-musulmane médiévale a changé de forme, mais les œuvres d’Averroès, d’Avicenne et d’Ibn Khaldûn traversent encore les siècles avec une insolente santé. Les civilisations meurent peut-être moins qu’elles ne se métamorphosent.
Voilà pourquoi Ibn Khaldûn reste si précieux. Il ne nous demande pas de contempler avec délectation la prochaine catastrophe. Il nous pose une question beaucoup plus embarrassante : qu’avons-nous fait de ce que nos prédécesseurs nous ont transmis ? Nous sommes installés dans une maison construite par des morts, chauffée par leurs découvertes, éclairée par leurs idées et protégée par leurs institutions. Nous avons parfaitement le droit de déplacer les meubles. Nous pouvons même refaire la décoration. Il serait simplement prudent de ne pas abattre les murs porteurs en les prenant pour de vieilles cloisons.
Car les civilisations ne commencent peut-être pas à mourir lorsqu’elles deviennent pauvres. Elles commencent à mourir lorsqu’elles deviennent incapables de se souvenir de ce qui les avait rendues riches.
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