PR SIELEZNEFF IGOR
Ne demande pas que les événements arrivent comme tu le veux, mais veuille les événements comme ils arrivent, et tu seras heureux
Épictète

L’homme qui voulait aller partout et le vent qui décida de ne plus aller nulle part
Il fallait beaucoup de choses pour arrêter Henry de Monfreid. Une tempête pouvait essayer ; elle n’était jamais certaine du résultat. Les récifs, les autorités, les douaniers soupçonneux, les pirates, les trafiquants concurrents et quelques représentants particulièrement zélés de l’administration coloniale avaient également tenté leur chance. Monfreid possédait cette qualité merveilleuse et légèrement inquiétante des aventuriers véritables : devant un obstacle, il ne se demandait pas tellement s’il fallait renoncer, mais plutôt comment le contourner. Et pourtant, au milieu de la mer Rouge, il existait un adversaire contre lequel ni le courage, ni la ruse, ni l’expérience ne pouvaient grand-chose : la pétole. Ce joli mot de marin désigne le calme plat, l’absence de vent, cet instant extraordinaire où la mer semble avoir décidé de prendre congé de l’Histoire. Les voiles pendent tristement, le bateau n’avance plus, l’horizon demeure exactement là où il était une heure auparavant et le capitaine, qui se croyait maître de son destin, découvre qu’il commande surtout à un morceau de bois immobile. Pour Monfreid, homme des boutres et de la navigation à voile, la pétole devait avoir quelque chose de profondément vexant. On peut lutter contre une tempête : réduire la toile, manœuvrer, tenir la barre, donner des ordres, jurer contre le ciel et acquérir ainsi le sentiment délicieux d’être encore utile. Mais que faire contre l’absence de vent ? Rien. Et le « rien » est probablement l’adversaire le plus redoutable des hommes d’action. La tempête menace de vous tuer ; la pétole, beaucoup plus raffinée, vous oblige à réfléchir. Entre les deux, bien des aventuriers préféreraient encore la tempête. C’est ici que Monfreid rencontre, sans l’avoir nécessairement cherché, les vieux stoïciens. Épictète distinguait ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. Le marin peut préparer son navire, choisir son cap, connaître ses cartes, surveiller ses voiles ; il ne peut ordonner au vent de souffler. Toute l’existence tient peut-être dans cette distinction. Nous consacrons une énergie considérable à vouloir commander aux événements, aux autres, au temps, à la chance et même quelquefois à l’avenir, lequel possède pourtant la fâcheuse habitude de ne jamais demander notre avis.
La pétole inflige donc une leçon d’humilité. Nous pouvons choisir une direction sans toujours pouvoir avancer. Voilà une idée insupportable pour notre époque, qui mesure les pas, les performances, les délais, les objectifs et probablement bientôt la vitesse moyenne de nos pensées. Monfreid, immobilisé sur une mer d’huile, nous rappelle qu’il existe des heures où ne pas avancer ne signifie pas échouer. Cela signifie simplement que le vent n’est pas encore revenu. Et peut-être faut-il une certaine audace pour savoir l’attendre.
Attendre le vent : cette activité scandaleuse qui ne produit rien
Notre époque aurait probablement beaucoup de mal avec la pétole. Nous lui demanderions d’abord combien de temps elle compte durer. Puis nous consulterions trois applications météorologiques, deux satellites, un forum de navigateurs et un spécialiste sur YouTube qui expliquerait en dix-sept minutes pourquoi les autres spécialistes n’ont rien compris. Au bout d’une heure, nous créerions sans doute une commission chargée d’étudier les causes du calme plat et, avant le coucher du soleil, quelqu’un proposerait un indicateur de performance destiné à mesurer l’efficacité de l’attente. Monfreid, lui, n’avait pas d’application à rafraîchir toutes les trente secondes. Il regardait la mer, observait le ciel et attendait. Cette attente n’était pas une démission : elle faisait partie du voyage. C’est peut-être ce que la pétole nous enseigne de plus précieux. Nous avons fini par confondre l’immobilité avec l’inutilité. Celui qui court agit ; celui qui produit réussit ; celui qui répond immédiatement est efficace. Celui qui demeure assis devant l’horizon devient suspect. Pourtant, combien de décisions désastreuses auraient été évitées si leurs auteurs avaient accepté quelques heures de pétole intérieure ? Nous avançons parfois uniquement pour nous rassurer sur le fait que nous avançons, ce qui est une excellente méthode pour arriver très vite au mauvais endroit. Le marin, lui, sait quelque chose que le manager moderne découvre généralement après plusieurs séminaires : la vitesse n’a de sens que si l’on possède encore un cap. Et puis la pétole possède une vertu presque métaphysique : elle remet l’homme à sa juste dimension. Lorsque le vent tombe, le riche et le pauvre, le capitaine et le mousse, le philosophe et le contrebandier avancent exactement à la même vitesse : zéro nœud. Voilà une égalité que même les révolutionnaires les plus ambitieux n’avaient pas imaginée. La nature, avec son absence habituelle de tact, rappelle que nous ne sommes pas les propriétaires du monde, seulement ses passagers provisoires. Nous pouvons hisser les voiles ; nous ne fabriquons pas le souffle qui les gonfle.
Monfreid savait mieux que beaucoup que le vent finirait par revenir. C’est toute la différence entre attendre et renoncer. Renoncer consiste à croire que plus rien n’arrivera ; attendre consiste à savoir que quelque chose peut encore arriver sans connaître l’heure. La nuance paraît mince. Elle contient pourtant une philosophie entière. Il existe dans une vie des périodes où les projets n’avancent plus, où les portes restent fermées, où le corps lui-même impose parfois son propre rythme. Nous voudrions alors forcer le vent. Mais certaines traversées exigent moins de courage pour avancer que de sagesse pour rester immobile. Puis, un matin, presque sans prévenir, la surface de la mer se ride. Une voile frémit. Le boutre reprend lentement sa route. Aucun discours, aucune victoire, aucun triomphe : simplement le vent revenu. Et Monfreid repart.
Peut-être est-ce cela, finalement, que la pétole nous apprend : dans l’existence comme sur la mer, être momentanément immobile ne signifie pas avoir perdu son chemin. Il suffit parfois de garder les voiles prêtes.
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