Le solipsisme : et si vous étiez le seul à exister ?

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Le monde est ma représentation

Schopenhauer


Le monde existe, paraît-il, mais qui peut me le garantir ?

Il faut reconnaître au solipsisme une qualité devenue rare : il règle définitivement le problème des autres. Plus besoin de se demander ce qu’ils pensent de nous, s’ils nous aiment, s’ils nous jalousent ou pourquoi ils n’ont toujours pas répondu à notre dernier message : peut-être n’existent-ils tout simplement pas. Le solipsisme, poussé jusqu’à son terme, soutient en effet une idée aussi vertigineuse qu’incommode : la seule réalité dont je puisse être absolument certain est celle de ma propre conscience. Tout le reste — cette table, le ciel, Marseille, votre voisin, votre percepteur et même cet ami qui prétend depuis vingt ans qu’il vous rendra bientôt les cent euros empruntés — pourrait n’être qu’une représentation surgissant dans votre esprit. Voilà une philosophie qui possède au moins le mérite de simplifier considérablement l’annuaire téléphonique.

René Descartes avait entrouvert cette porte avec son doute méthodique. Je peux douter du monde extérieur, de mes sens, de mon corps même ; je ne peux cependant douter que je suis en train de douter. D’où le célèbre Cogito, ergo sum : « Je pense, donc je suis. » Mais Descartes, homme prudent, ne souhaitait nullement rester enfermé seul dans sa tête pour l’éternité. Son doute devait conduire vers une certitude, non transformer l’univers en chambre individuelle. Le solipsiste, lui, pousse la plaisanterie beaucoup plus loin : puisque je n’accède jamais directement à la conscience d’autrui, comment puis-je démontrer qu’elle existe ? Lorsque quelqu’un me dit qu’il souffre, je vois son visage, j’entends ses paroles, j’observe son comportement ; mais sa douleur elle-même demeure inaccessible. Je dois donc lui faire confiance. La civilisation tout entière commence peut-être par cet acte philosophique extravagant : croire que les autres possèdent eux aussi un monde intérieur.

Le problème devient délicieux lorsque le solipsiste tente de convaincre quelqu’un. S’il affirme : « Vous n’existez peut-être pas », son interlocuteur peut légitimement se demander pourquoi il se donne tant de peine pour persuader une créature imaginaire. Organiser un colloque international sur le solipsisme serait encore plus merveilleux : plusieurs centaines de philosophes se réuniraient pour débattre très sérieusement de la possibilité qu’un seul d’entre eux existe réellement. Il resterait seulement à déterminer lequel, ce qui risquerait d’allonger considérablement le dîner.

Sortir de soi : cette aventure que personne ne réussit tout à fait

Le solipsisme devient réellement intéressant lorsqu’on cesse de le considérer comme une extravagance pour étudiant en philosophie ayant abusé du café. Car personne, ou presque, ne vit en croyant sérieusement que le monde entier est une projection de son esprit. Lorsque l’autobus arrive, même le solipsiste le plus convaincu évite généralement de traverser devant lui afin de vérifier si le véhicule possède une existence indépendante. Certaines expériences métaphysiques gagnent à rester théoriques. Pourtant, une petite parcelle de solipsisme habite chacun de nous. Nous sommes enfermés dans une conscience dont nous ne pouvons sortir. Nous pouvons aimer passionnément quelqu’un sans jamais éprouver exactement ce qu’il éprouve ; nous pouvons écouter sa peine sans la ressentir depuis l’intérieur ; nous pouvons regarder le même coucher de soleil et vivre deux spectacles différents. Nous partageons le monde sans jamais partager complètement la manière dont il nous apparaît.

C’est précisément pourquoi l’existence des autres constitue peut-être moins un problème logique qu’un pari moral. Je ne peux démontrer mathématiquement que votre douleur ressemble à la mienne ; pourtant je décide de la respecter. Je ne peux entrer dans votre conscience ; pourtant je vous écoute. L’empathie commence là où la certitude s’arrête. Et voici le délicieux renversement : le solipsisme, qui semblait devoir nous condamner à une solitude absolue, finit par nous rappeler pourquoi nous avons tellement besoin des autres. Puisque je ne peux jamais devenir vous, votre présence demeure un mystère ; et parce qu’elle demeure un mystère, elle mérite peut-être davantage encore mon attention.

Au fond, le solipsisme pose une question beaucoup plus quotidienne qu’il n’y paraît : sommes-nous capables d’admettre que le monde ne se réduit pas à ce que nous en percevons ? Nous passons notre temps à supposer que notre opinion est raisonnable, notre douleur exceptionnelle, notre indignation parfaitement justifiée et notre manière de ranger le lave-vaisselle objectivement supérieure. Il faut une certaine grandeur pour reconnaître que plusieurs milliards d’autres consciences procèdent exactement au même raisonnement.


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