Entrer dans la modernité sans laisser son âme au vestiaire

4–6 minutes
Back to top arrow

Deviens ce que tu es


Friedrich Nietzsche


Comment entrer dans la modernité sans cesser d’être soi-même ?


Abdallah Laroui

Cette étrange manie de croire qu’il faut choisir

Il existe des questions qui semblent appartenir aux philosophes et qui, en réalité, se promènent tous les matins dans nos rues. Celle que pose Abdallah Laroui en fait partie : comment entrer dans la modernité sans cesser d’être soi-même ? Elle concerne évidemment le monde arabe, le Maroc, son histoire et sa confrontation avec une modernité largement façonnée ailleurs, mais elle dépasse infiniment ce cadre. Car nous sommes tous, d’une certaine manière, des immigrés du temps. Nous naissons dans un monde dont nous apprenons les coutumes et, au moment précis où nous commençons à les comprendre, quelqu’un décide de changer les règles.

La modernité possède en effet une qualité assez agaçante : elle ne demande jamais la permission. Elle arrive avec ses machines, ses sciences, ses techniques, ses libertés nouvelles, ses modes, ses écrans et, désormais, ses intelligences artificielles qui proposent obligeamment de penser à notre place afin de nous laisser davantage de temps pour regarder notre téléphone. Elle bouleverse les métiers, les familles, les croyances, les rapports entre les sexes, l’autorité, la transmission et jusqu’à notre manière d’imaginer l’avenir. Devant elle, deux tentations apparaissent. La première consiste à fermer les fenêtres et à déclarer que tout était mieux autrefois, époque merveilleuse dont on oublie généralement les famines, les guerres, la mortalité infantile et l’absence de chauffage central. La seconde consiste à jeter par la fenêtre tout ce qui vient du passé, au motif assez curieux que ce qui est nouveau serait nécessairement supérieur à ce qui est ancien. Laroui nous oblige précisément à sortir de cette alternative un peu paresseuse. Être moderne ne signifie pas devenir quelqu’un d’autre. Une civilisation ne progresse pas nécessairement en effaçant sa mémoire. Elle peut apprendre, transformer, emprunter, inventer sans se condamner à l’amnésie. Le Japon a adopté la technologie occidentale sans cesser d’être japonais ; l’Europe elle-même s’est construite en empruntant aux Grecs, aux Romains, au christianisme, au monde arabe, aux Lumières et à quantité de peuples qui auraient probablement été fort surpris d’apprendre qu’ils participaient à un projet appelé un jour « identité européenne ». Une identité vivante n’est donc pas une relique conservée sous verre. Elle ressemble davantage à une langue : elle demeure elle-même précisément parce qu’elle ne cesse de changer.

Le véritable danger n’est peut-être alors ni la modernité ni la tradition, mais la peur. Peur de perdre ce que nous sommes si nous changeons ; peur de paraître archaïques si nous conservons quelque chose du passé. Entre ces deux inquiétudes, l’homme contemporain accomplit parfois un numéro d’équilibriste admirable : il veut être absolument moderne tout en regrettant chaque jour le monde d’hier. Et c’est peut-être là que commence véritablement la question de Laroui : pour entrer dans l’avenir, faut-il vraiment abandonner quelque chose de nous-mêmes à la frontière ?

Changer sans disparaître

La réponse tient peut-être dans une distinction que notre époque, pressée comme toujours, oublie volontiers : changer n’est pas se renier. L’identité n’est pas une photographie prise un dimanche de notre enfance que nous devrions conserver intacte jusqu’à la mort. Elle est une histoire. Or une histoire qui refuse d’avancer cesse précisément d’être une histoire pour devenir un musée. Les peuples comme les individus restent eux-mêmes non parce qu’ils demeurent immobiles, mais parce qu’ils parviennent à intégrer ce qui leur arrive dans une continuité qui leur appartient. Nous ne sommes plus ceux que nous étions à vingt ans et pourtant, devant une photographie ancienne, nous disons encore : « c’est moi ». Toute la difficulté de la modernité tient peut-être dans ce paradoxe minuscule : devenir autre sans devenir un autre. C’est ici que la pensée de Laroui prend une dimension politique et culturelle particulièrement féconde. Une société qui se contente d’importer les objets de la modernité sans en adopter les exigences intellectuelles risque de confondre modernisation et modernité. On peut posséder le dernier téléphone, circuler dans une automobile bardée d’électronique et consulter ses ancêtres sur les réseaux sociaux ; cela ne suffit pas nécessairement à devenir moderne. La modernité véritable suppose aussi l’esprit critique, l’éducation, la raison, la capacité à interroger les traditions et surtout cette liberté assez inconfortable qui consiste à accepter que certaines certitudes héritées puissent être discutées. À l’inverse, croire qu’il faudrait pour cela imiter servilement l’Occident serait commettre l’erreur symétrique : on ne devient pas moderne en empruntant le costume du voisin.

Le défi consiste donc moins à choisir entre tradition et modernité qu’à décider ce que nous voulons transmettre et ce que nous acceptons de transformer. Tout héritage contient des trésors et des vieilleries ; le problème est que les propriétaires ne sont pas toujours d’accord sur l’étiquette. Une culture vivante doit avoir assez de confiance en elle-même pour ouvrir ses fenêtres sans craindre que le premier courant d’air emporte les meubles.

Recevez les nouveaux articles dans votre boîte de réception.


Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Insert math as
Block
Inline
Additional settings
Formula color
Text color
#333333
Type math using LaTeX
Preview
\({}\)
Nothing to preview
Insert

En savoir plus sur Hémorroïdes, douleur, incontinence anale, et constipation

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture