PR SIELEZNEFF IGOR
Le visage de l’autre est ce qui m’interdit de le tuer
Emmanuel Levinas

Ce visage qui dérange nos certitudes
Il existe des phrases philosophiques qui nécessitent trois dictionnaires, deux cafés et une certaine indulgence envers leur auteur. Et puis il y a celles qui, en quelques mots, ouvrent un gouffre sous nos pieds. Celle d’Emmanuel Levinas appartient à cette seconde catégorie : « Le visage de l’autre est ce qui m’interdit de le tuer. » L’affirmation paraît presque évidente. Nous croisons chaque jour quantité de visages sans éprouver le désir particulier d’en supprimer les propriétaires, ce qui constitue déjà une excellente nouvelle pour la civilisation. Mais Levinas ne parle pas seulement du meurtre au sens policier du terme. Il affirme quelque chose de beaucoup plus dérangeant : la présence de l’autre limite ma toute-puissance. Avant les lois, les tribunaux et les excellentes recommandations morales que nous adressons surtout aux autres, quelqu’un est devant moi, et son existence m’oblige.
Le visage, chez Levinas, n’est pas une simple collection d’yeux, de nez, de rides et d’autres arrangements anatomiques plus ou moins favorisés par la génétique. Il est ce par quoi l’autre m’apparaît comme irréductible à l’idée que je me fais de lui. Nous adorons pourtant réduire les gens : celui-ci est prétentieux, celle-là égoïste, celui-là insupportable, et voici l’humanité commodément rangée dans quelques tiroirs qui nous évitent la fatigue de la comprendre. Nous sommes tous de remarquables entomologistes lorsqu’il s’agit d’épingler nos semblables. Le problème commence lorsque l’insecte nous regarde. Derrière celui que nous avions transformé en catégorie apparaissent alors une enfance, des peurs, des blessures, des attachements et peut-être quelques raisons d’être devenu cet individu que nous trouvons si désagréable. Cela ne le rend pas nécessairement sympathique — la philosophie a ses limites — mais cela le rend humain.
Pour faire du mal, mieux vaut commencer par ne plus voir
L’Histoire pourrait pourtant objecter à Levinas que les hommes se sont beaucoup tués tout en possédant généralement un visage. Mais c’est précisément là que sa pensée devient saisissante : pour faire violence à l’autre, il faut souvent commencer par cesser de le considérer comme un autre. On ne persécute plus Pierre, Ahmed, David ou Marie ; on s’en prend à « eux », à une catégorie, une population, un ennemi, un numéro. Le visage disparaît derrière l’étiquette, et la conscience respire déjà beaucoup mieux. Nous pratiquons heureusement cette disparition sous des formes moins tragiques. Il est plus facile de mépriser « le voisin », « le malade », « le vieux », « le riche », « le pauvre » ou, merveille administrative, « le dossier numéro 4587 », que la personne qui nous regarde et raconte son histoire. Le langage devient alors une petite anesthésie morale : il remplace quelqu’un par quelque chose.
C’est peut-être pourquoi Levinas demeure si actuel dans un monde où nous n’avons jamais autant communiqué tout en ayant rarement aussi peu besoin de nous regarder. Derrière un écran, l’autre redevient facilement un pseudonyme ou une opinion que nous détestons. Nous pouvons alors lui expliquer avec une sérénité admirable qu’il est stupide et probablement responsable du déclin de la civilisation occidentale.
Le visage nous rappelle une vérité moins confortable : l’autre n’est jamais seulement ce que nous pensons de lui. « Tu ne tueras point » signifie alors davantage que préserver un battement de cœur. C’est refuser de réduire un être humain à sa faute, son utilité, son origine ou notre jugement sur lui. L’autre conservera toujours quelque chose qui nous échappe et sur quoi nous n’avons aucun droit.
Ce n’est pas très commode.
Mais l’éthique n’a probablement jamais été inventée pour nous simplifier la vie.

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