Les Comores, ou la philosophie d’un monde posé sur l’océan

14–21 minutes
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Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible.

Albert Camus


Quelques îles pour contenir l’immensité

Il est des pays qui semblent avoir été dessinés par des géographes et d’autres par des poètes. Les Comores appartiennent incontestablement à la seconde catégorie. Quelques terres volcaniques jetées dans le canal du Mozambique, entre l’Afrique et Madagascar, entourées d’un océan beaucoup trop grand pour elles : il suffisait presque de cela pour fabriquer une métaphore de la condition humaine. Nous aussi sommes de petites îles entourées d’un infini que nous comprenons mal, persuadées cependant, avec cette touchante assurance qui caractérise notre espèce, que le centre du monde passe exactement sous nos pieds.

L’archipel possède d’abord cette beauté qui rend la philosophie presque inévitable. Il y a le bleu insolent de l’océan Indien, les terres noires façonnées par le volcan, les cocotiers, les parfums d’ylang-ylang, les villages accrochés au littoral et, dominant la Grande Comore, le Karthala, immense volcan qui rappelle avec une certaine élégance que le paradis lui-même repose parfois sur du feu. Voilà déjà une excellente leçon de métaphysique : les paysages les plus paisibles ne sont pas nécessairement construits sur des fondations tranquilles. Les hommes non plus, d’ailleurs.

Mais réduire les Comores à leurs plages serait commettre l’erreur habituelle du voyageur pressé, celui qui photographie un coucher de soleil et croit avoir compris un pays. Un archipel n’est pas seulement une géographie ; c’est une manière particulière d’habiter le monde. Vivre sur une île, c’est connaître très tôt la frontière. On peut marcher vers le nord, vers le sud, vers l’est ou vers l’ouest : tôt ou tard, on rencontre la mer. Le continent permet l’illusion de l’infini ; l’île enseigne la limite. Or toute philosophie sérieuse commence peut-être par là : comprendre que nous sommes des êtres limités. Nous passons une partie considérable de notre existence à vouloir oublier cette évidence. Nous rêvons d’accumuler sans fin, de progresser sans fin, de vivre plus longtemps, d’aller plus vite, de produire davantage. L’île, elle, oppose à cette frénésie une géographie sans appel. La terre disponible est celle que l’on voit. L’eau douce n’est pas infinie. Les ressources ne le sont pas davantage. L’espace impose la proximité. Il faut partager avec ceux que l’on n’a pas nécessairement choisis. Autrement dit, l’île réalise à petite échelle ce que la planète entière finira bien par nous apprendre : nous sommes tous embarqués sur un territoire limité, et changer de voisin est beaucoup plus facile en imagination qu’en réalité.

Les Comores ajoutent à cette philosophie de la limite une autre dimension : celle du passage. Situées entre plusieurs mondes, elles portent les traces de l’Afrique orientale, de Madagascar, du monde arabe, de l’océan Indien et de l’histoire européenne. Leur identité n’est donc pas un bloc immobile ; elle ressemble davantage à ces rivages où chaque vague dépose quelque chose avant de repartir. Les langues, les coutumes, les architectures, les récits familiaux témoignent de ces rencontres successives. Voilà qui devrait rendre prudent quiconque prétend définir simplement l’identité d’un peuple. Nous aimons les identités claires parce qu’elles nous rassurent. Nous voudrions pouvoir répondre à la question « Qui sommes-nous ? » comme on remplit la rubrique nationalité d’un formulaire administratif. Les Comores racontent une histoire plus subtile : nous sommes souvent le résultat de ce qui s’est rencontré, mélangé, transmis et parfois affronté avant nous. L’identité n’est pas toujours une racine unique plongeant verticalement dans la terre ; elle peut être un archipel.

Cette image mérite que l’on s’y arrête. Un archipel est composé d’îles séparées et pourtant réunies. Chacune possède sa forme, son histoire, son caractère. Entre elles se trouve la mer, qui paraît d’abord les éloigner mais qui constitue également ce qui les relie. Nous retrouvons là une magnifique représentation de la société humaine. Pour vivre ensemble, il n’est pas nécessaire de devenir identiques. Il faut seulement trouver ce qui permet aux différences de ne pas devenir des ruptures. L’histoire politique de l’archipel rappelle combien cet équilibre peut être fragile. Les questions d’appartenance, d’indépendance, de souveraineté et la situation singulière de Mayotte ont laissé des blessures et des désaccords qui ne peuvent être réduits à quelques phrases. Mais la philosophie peut précisément regarder derrière la politique et poser une question plus ancienne : qu’est-ce qui fait qu’un ensemble d’hommes décide qu’il forme un même peuple ? Une frontière ? Une langue ? Une mémoire ? Une volonté commune ? Un passé partagé ? Probablement un peu de tout cela, et jamais tout à fait assez. Les nations sont des réalités étonnantes : elles reposent sur des histoires dont personne vivant aujourd’hui n’a connu le commencement et exigent pourtant de ceux qui naissent en leur sein qu’ils se sentent liés par elles. Ernest Renan parlait de la nation comme d’un « plébiscite de tous les jours ». L’expression prend dans un archipel une résonance particulière. Il faut sans cesse décider que la distance n’est pas une séparation et que les différences n’interdisent pas une destinée commune.

Mais les Comores nous enseignent encore autre chose : la petitesse géographique n’a aucun rapport avec la profondeur humaine. Nous avons pris l’habitude de mesurer l’importance des pays à leur superficie, leur produit intérieur brut, leur puissance militaire ou leur capacité à apparaître dans les journaux télévisés. C’est une curieuse façon de mesurer les civilisations. Une existence humaine vécue dans un village de Grande Comore n’est pas philosophiquement plus petite qu’une existence vécue à Paris, Londres ou New York. On y aime avec la même déraison, on y vieillit avec la même surprise, on y espère avec la même obstination et l’on y découvre, tôt ou tard, que le temps gagne toujours. Les grandes puissances ont peut-être davantage d’influence sur l’histoire. Elles n’ont pas davantage de réponses aux questions essentielles. Et c’est peut-être pour cela que les Comores constituent un si beau sujet philosophique. Elles nous obligent à déplacer notre regard. Sur ces terres entourées d’eau, la grandeur ne peut être confondue avec l’étendue. La richesse ne se réduit pas à ce qui figure dans les comptes nationaux. L’identité ne se laisse pas enfermer dans une origine unique. Et la fragilité elle-même cesse d’être seulement une faiblesse : elle devient une connaissance intime des limites. Au fond, le Karthala pourrait servir de symbole à tout l’archipel. Sous une végétation magnifique demeure un volcan vivant. Sous la douceur des paysages se trouvent les difficultés économiques, les départs, les séparations familiales, les tensions de l’histoire et les espérances d’une jeunesse qui regarde nécessairement au-delà de l’horizon. Mais peut-être est-ce précisément cela, un pays : non pas un paradis débarrassé de ses contradictions, mais une communauté qui continue d’exister malgré elles.

Les Comores nous soufflent ainsi une première leçon : nous ne sommes jamais aussi petits que notre territoire, ni aussi grands que nos prétentions.

Entre les deux se trouve cette chose mystérieuse que nous appelons une destinée.

Partir, rester, revenir : la philosophie de l’horizon

Sur une île, l’horizon possède une importance que les habitants des continents connaissent moins. Il est partout. On le voit depuis les routes, depuis les villages, depuis les hauteurs. Il trace cette ligne merveilleuse derrière laquelle se trouve nécessairement un ailleurs. L’enfant qui grandit sur une île apprend donc très tôt deux géographies : celle du lieu où il vit et celle, beaucoup plus vaste, des endroits où il pourrait partir. Aux Comores, cette tension entre l’enracinement et le départ est particulièrement forte. Une diaspora importante vit notamment en France, et Marseille occupe dans cette histoire une place singulière. Les familles se déploient ainsi de part et d’autre de la mer, les générations circulent, l’argent revient, les nouvelles voyagent, les souvenirs aussi. On quitte l’île sans que l’île vous quitte tout à fait. Il existe là une question philosophique universelle : pour devenir soi-même, faut-il partir de chez soi ? Depuis Ulysse, nous racontons volontiers l’existence sous la forme d’un voyage. Il faut quitter Ithaque, affronter les tempêtes, rencontrer des inconnus, découvrir le monde et, si les dieux ainsi que les compagnies aériennes le permettent, revenir un jour. Mais le départ n’est jamais aussi simple. Celui qui s’en va emporte avec lui ce qu’il voulait parfois précisément laisser derrière lui. La langue de l’enfance demeure dans la mémoire, certaines odeurs ressurgissent sans prévenir, les recettes familiales traversent mieux les frontières que bien des théories politiques et il suffit parfois de quelques notes de musique pour abolir plusieurs milliers de kilomètres. L’émigrant découvre alors qu’il peut appartenir simultanément à plusieurs lieux sans se sentir entièrement chez lui dans aucun. C’est une situation inconfortable, mais philosophiquement féconde. Elle détruit l’illusion selon laquelle l’identité serait une adresse. Nous sommes faits de lieux réels, mais aussi de lieux perdus, rêvés ou transmis. Un homme peut habiter depuis trente ans à Marseille et conserver en lui une route de Moroni, un village de Mohéli ou un rivage d’Anjouan avec une précision que le temps n’a pas effacée.

L’exil, même lorsqu’il est volontaire, transforme ainsi le mot « chez soi ». Celui-ci cesse d’être seulement un endroit. Il devient une fidélité intérieure.

Et puis il y a ceux qui restent. Nous accordons spontanément une dimension romanesque à celui qui part ; nous oublions que rester exige parfois autant de courage. Rester, c’est accepter les limites d’un territoire, participer à son avenir, supporter ses lenteurs, ses difficultés et ses contradictions. C’est regarder partir les autres sans transformer leur départ en reproche. Dans les sociétés fortement marquées par la migration, ceux qui restent et ceux qui partent peuvent finir par se regarder avec une légère incompréhension : les premiers imaginent parfois que l’ailleurs est plus facile qu’il ne l’est ; les seconds embellissent quelquefois le pays quitté avec cette merveilleuse générosité de la mémoire, qui supprime volontiers les difficultés tout en conservant les couchers de soleil.

La nostalgie est une excellente décoratrice. Elle repeint le passé sans jamais présenter la facture. Pourtant, ce va-et-vient constitue aussi une richesse. Les sociétés insulaires ont depuis longtemps compris que l’ouverture n’est pas nécessairement la dissolution. On peut recevoir du monde sans disparaître en lui. On peut emprunter sans se perdre. Une culture vivante n’est pas celle que l’on enferme pour la préserver ; c’est celle qui possède assez de confiance en elle-même pour rencontrer les autres sans cesser d’exister.

Les Comores nous apprennent alors quelque chose de très précieux sur l’identité : appartenir n’est pas posséder. On appartient à un lieu précisément parce qu’on ne le possède jamais entièrement. Il existait avant nous et continuera après nous. Nous n’en sommes que les dépositaires provisoires. Cette idée, appliquée à une île, prend une force particulière. Les générations passent ; la montagne demeure. Les maisons changent, les arbres grandissent, les rivages se transforment. Chaque génération reçoit un monde qu’elle n’a pas créé et qu’elle devra transmettre.

C’est peut-être la définition la plus simple de la responsabilité.

La richesse invisible

Les Comores nous invitent également à nous demander ce que signifie exactement être riche. La question paraît économique ; elle est profondément philosophique. Nos sociétés contemporaines ont développé des instruments extrêmement sophistiqués pour mesurer la richesse d’un pays. Ils sont nécessaires. Ils nous renseignent sur la production, les revenus, l’emploi et les conditions matérielles. Mais ils possèdent une limite : ils mesurent admirablement ce qui possède un prix et beaucoup moins bien ce qui possède une valeur. Combien vaut une famille qui demeure solidaire ? Combien vaut le sentiment d’appartenir à une communauté ? Combien vaut la transmission d’une histoire entre un grand-père et son petit-fils ? Aucun institut statistique sérieux ne saurait répondre. Et c’est heureux : j’éprouverais quelque inquiétude à découvrir un jour que la tendresse familiale a progressé de 2,7 % au troisième trimestre. Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille romantiser les difficultés matérielles. La pauvreté n’est pas une vertu et l’absence d’infrastructures ne constitue pas une philosophie. Il serait indécent, depuis le confort d’une société prospère, d’expliquer à ceux qui manquent de quelque chose qu’ils possèdent heureusement le soleil, la mer et la beauté des relations humaines. Un paysage magnifique ne remplace ni un emploi, ni une école, ni un système de santé efficace. Mais l’erreur inverse serait tout aussi grave : croire que le développement consiste simplement à reproduire partout le même modèle de réussite. Une société peut augmenter son niveau de vie tout en perdant certaines formes de solidarité ; gagner en confort et s’appauvrir en liens ; posséder davantage d’objets et manquer davantage de temps. Le progrès véritable devrait donc avoir une ambition plus subtile : ajouter sans détruire. Préserver ce qui mérite de l’être tout en transformant ce qui doit l’être. Voilà probablement l’une des tâches les plus difficiles offertes à une société. Car la tradition elle-même est ambiguë. Elle peut être une mémoire qui éclaire ou une habitude qui enferme. Elle transmet des valeurs, une langue, des solidarités ; elle peut également maintenir des contraintes devenues injustes. La modernité connaît exactement le défaut inverse : elle libère, invente et ouvre des possibilités nouvelles, mais possède parfois la délicatesse d’un bulldozer lorsqu’elle rencontre ce qui l’a précédée.

Entre les deux, il faut choisir sans cesse.

Les Comores, comme tant de sociétés placées au croisement de plusieurs mondes, vivent intensément cette tension. Mais peut-être leur situation ne fait-elle qu’annoncer celle de toute l’humanité. Nous sommes tous devenus des habitants d’un immense archipel mondial : reliés en permanence, dépendants les uns des autres, soucieux de préserver nos différences tout en sachant que les grandes questions — climat, économie, migrations, paix — ne connaissent guère nos frontières. La philosophie des îles devient alors une philosophie du monde.

Nous croyions que les Comores étaient petites. Peut-être est-ce notre regard qui l’était.

L’archipel comme leçon de vie

Il faut peut-être avoir vécu entouré par la mer pour comprendre qu’une frontière peut être à la fois une séparation et une ouverture. La mer interdit de continuer à marcher, mais elle invite au voyage. Elle isole et relie, protège et expose, nourrit et menace. Elle possède cette ambiguïté que la philosophie affectionne parce qu’elle ressemble à la vie : rien n’y est jamais entièrement une chose sans être aussi, d’une certaine manière, son contraire. Les Comores sont séparées du monde par l’océan et c’est précisément cet océan qui les a mises depuis des siècles en relation avec lui. Un archipel nous enseigne ainsi que l’unité n’exige pas l’uniformité. Les îles ne se touchent pas, pourtant nous les réunissons sous un même nom. Cette évidence géographique pourrait servir de programme politique à bien des sociétés contemporaines. Nous semblons parfois persuadés que vivre ensemble exige de penser pareil, de se ressembler ou de partager exactement la même mémoire. Les Comores suggèrent une conception plus subtile : ce qui nous sépare n’empêche pas nécessairement ce qui nous unit.

La mer entre les îles n’est pas seulement un vide. Elle est un lien.

Il en va peut-être ainsi entre les hommes. Nous demeurons irréductiblement séparés les uns des autres. Aucun être humain ne pénétrera complètement dans la conscience d’un autre. Nous pouvons aimer quelqu’un pendant cinquante ans et découvrir encore chez lui une pensée, un souvenir ou une peur dont nous ignorions tout. L’amour lui-même ne supprime pas cette distance ; il nous apprend simplement à la traverser. Voilà pourquoi l’archipel constitue une si belle métaphore de l’humanité. Nous sommes tous des îles, avec nos paysages intérieurs, nos volcans plus ou moins endormis, nos rivages accueillants et quelques falaises que nous préférons ne montrer à personne. La civilisation commence lorsque nous construisons entre ces îles suffisamment de ponts pour ne pas demeurer seuls. Les Comores ajoutent à cette leçon celle du volcan. Le Karthala domine la Grande Comore avec cette majesté légèrement inquiétante des géants que l’on préfère savoir assoupis. Il rappelle que la stabilité est souvent une apparence. Sous la terre immobile travaillent des forces invisibles. Sous les sociétés paisibles demeurent des tensions. Sous les existences les mieux ordonnées sommeillent des bouleversements possibles. Nous passons pourtant notre vie à rechercher la sécurité définitive. Nous construisons, économisons, assurons, prévoyons, organisons. Nous voudrions transformer l’avenir en agenda. Puis survient un événement imprévu qui déplace en quelques jours ce que nous avions mis vingt ans à installer. Le volcan nous enseigne alors une vérité que nous connaissons mais préférons oublier : rien n’est définitivement acquis.

Cette fragilité n’interdit pas le bonheur. Elle lui donne peut-être son prix.

Si les couchers de soleil nous émeuvent, c’est précisément parce qu’ils ne durent pas. Si l’enfance nous paraît si précieuse lorsqu’elle est terminée, c’est parce qu’elle ne revient pas. Si nous aimons avec une telle intensité certains êtres, c’est aussi parce que nous savons, même lorsque nous évitons d’y penser, que nous ne les garderons pas éternellement. Montaigne avait compris que philosopher, c’était apprendre à vivre avec cette finitude plutôt que chercher désespérément à l’oublier.

La grandeur des petits pays

Il reste enfin aux Comores une dernière leçon à nous offrir : celle de la relativité de la grandeur.

Nous avons construit un monde fasciné par les dimensions. Les grandes puissances, les grandes fortunes, les grandes entreprises, les grandes villes attirent naturellement notre attention. Nous confondons volontiers la taille et l’importance. Pourtant, les choses essentielles de notre existence tiennent dans des espaces étonnamment réduits : une maison, une table autour de laquelle se retrouve une famille, quelques mètres carrés de chambre où naît un enfant ou s’éteint un vieillard, une poignée de personnes dont l’absence suffirait à changer notre monde.

La grandeur humaine ne se mesure pas en kilomètres carrés.

Un petit pays peut porter une immense mémoire. Une île peut contenir plusieurs mondes. Une communauté numériquement modeste peut conserver une conception de l’existence que des sociétés beaucoup plus puissantes ont perdue. Cela ne rend pas les Comores supérieures aux autres nations. Cela les rend simplement dignes d’être regardées autrement qu’à travers les statistiques auxquelles nous réduisons trop souvent les pays que nous connaissons mal. Il faudrait voyager ainsi : non pour vérifier que les autres vivent différemment de nous, mais pour découvrir que leurs différences éclairent quelque chose de nous-mêmes. Les Comores nous parlent finalement moins des Comoriens que de la condition humaine. Elles nous parlent de l’appartenance et du départ, de la mémoire et de l’avenir, de la fragilité et de la beauté, de cette difficulté universelle à devenir moderne sans devenir amnésique. Elles nous rappellent que nous héritons toujours d’un monde que nous n’avons pas choisi et que notre dignité consiste peut-être à le transmettre un peu meilleur que nous l’avons reçu.

Et puis il reste l’océan.

Toujours lui.

Au soir, lorsque la lumière descend sur les côtes et que la ligne de l’horizon devient presque indistincte, on peut imaginer un homme regardant la mer. Peut-être pense-t-il à ceux qui sont partis. Peut-être rêve-t-il lui-même de partir. Peut-être vient-il au contraire de revenir. Nous ne le savons pas. Mais devant lui se trouve cette immensité qui lui rappelle simultanément combien son île est petite et combien le monde est vaste. Nous éprouvons tous, un jour ou l’autre, ce sentiment.

Nous découvrons que notre existence occupe une place dérisoire dans l’univers et, presque au même instant, qu’elle représente pour nous la totalité du monde. Nous sommes infiniment petits et tout nous paraît infiniment important. C’est notre ridicule et notre grandeur. Les Comores, posées sur l’océan comme quelques pierres sur l’infini, racontent admirablement ce paradoxe. Peut-être les îles possèdent-elles finalement une sagesse que les continents ont oubliée : elles savent qu’on peut être minuscule sans être insignifiant, séparé sans être seul, fragile sans être faible et profondément attaché à sa terre tout en gardant les yeux tournés vers l’horizon. Et si la philosophie consiste à apprendre comment habiter le monde, alors les Comores ont beaucoup à nous enseigner. Elles ne nous donnent pas de réponse. Elles nous offrent mieux : un horizon.

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