Pr SIELEZNEFF IGOR
La médecine, mes amis, est une danse délicate et complexe avec le corps. C’est une pratique du corps. Elle est cette relation intime, cette conversation silencieuse entre le médecin et l’humanité dans sa nudité la plus authentique. Ce qui s’offre à notre regard, dans une simplicité enfantine, est le corps épanoui dans la gloire de sa santé, explosant d’un simple éclat de vie. La médecine, quant à elle, avec une délicatesse empreinte de compassion, scrute le corps dans sa lente descente. Les antiques peintres ont su, avec talent, représenter ces corps en déclin, dépeignant la chute vertigineuse de la vitalité. Au cœur de ces figures chancelantes, nous voyons le corps en souffrance, criant sa douleur, parfois jusqu’à l’agonie.
Le corps qui danse sur le fil tenu de la vie et de la mort, nous expose crûment à la question du mal : le mal dans sa manifestation la plus physique, la douleur corporelle, mais également le mal de l’âme, de la justice, le mal social et, oui, même le mal culturel. En résumé, toutes ces souffrances qui peuvent assaillir notre existence.
Ainsi, le médecin, qu’il soit artisan du corps ou guide de l’âme, pose un regard empreint de compassion sur ce corps. Sa mission est d’écouter, d’accompagner, de soulager, de restaurer, mais surtout de comprendre et d’accepter ce corps dans toutes ses manifestations, dans ses joies comme dans ses douleurs. Qu’importe si nos pas nous mènent vers l’antique Grèce, vers les terres lointaines du Japon, de la Chine, ou des îles Hébrides, ou bien encore vers les vestiges des civilisations perdues, telles celle des Aztèques ; dans chaque assemblée d’hommes, quelle que soit l’envergure de la nation ou de l’empire, un personnage émerge toujours, dédié à l’art de guérir, à la dispensation des soins, à cette énigme que nous avons nommée le problème du mal. Nous, les hommes de ce temps moderne, nous l’identifions comme médecin.
Mais était-il véritablement médecin à ses propres yeux ? Parfois exorciste, parfois craint comme s’il était une divinité, parfois prêtre, ou encore alchimiste, son rôle revêtait une multitude de formes. Le nom de sa fonction variait, mais la tâche que nous, aujourd’hui, décrivons sous le terme « médicale » est une constante universelle, s’étirant au travers du temps et de l’espace. C’est là un phénomène d’une rareté exceptionnelle. Combien sont peu nombreuses les choses d’aujourd’hui qui peuvent prétendre avoir toujours existé, indépendamment des limites de l’espace et du temps.
Ainsi, le médecin semble avoir toujours occupé sa place au sein des sociétés. Néanmoins, l’environnement dans lequel il opère, le corps auquel il se confronte, la relation qu’il entretient avec ce dernier varient considérablement selon les cultures. Pouvons-nous affirmer que le corps dépeint par la médecine chinoise est identique à celui que nous évoquons dans nos contrées occidentales ? C’est un corps différent, et parce qu’il est différent, le discours médical s’en trouve altéré, les symptômes diffèrent, tout comme les douleurs ressenties. En conséquence, la médecine elle-même se métamorphose. Qui donc est ce médecin ? Il est l’incarnation d’un amour du savoir et de la compassion. Désarmé de l’un ou de l’autre, il se trouve instantanément métamorphosé. Il se doit de connaître les individus uniques, vivants, tout autant que les remèdes qui les guérissent. Pour parvenir à cette connaissance et à cet amour, il lui est nécessaire de les rencontrer. Mais puisqu’ils sont dispersés à travers l’espace des cultures et le cours du temps, il est contraint de s’embarquer en voyage.
Alexandre Yersin, dès les premières heures du vingtième siècle, pourrait bien incarner ce que nous nommons de nos jours un « Médecin Sans Frontières » ou un « Médecin du Monde ». Originaire de Lavaux, près d’Aubonne, dans le canton de Vaud, en Suisse, il a oeuvré à l’Institut Pasteur, où il a eu l’honneur de rencontrer le grand Homme. Il était, en son temps, tout à la fois biologiste et paysan, profondément ancré dans l’agriculture de son pays. Pasteur, lui, s’occupait du vin, de la bière, des fermentations, de la ferme, des vaches, de la vaccination, des chiens et de la rage. Yersin demeurait résolu à sonder les profondeurs des corps, bien que sa position actuelle ne manque pas de confiner ses ambitions, tant dans le champ professionnel que sur le territoire national. Il déclare : « J’implorerai de Monsieur Pasteur une année sabbatique à compter de l’automne prochain, et je m’engagerai comme médecin adjoint auprès des Messageries Maritimes, avec une rétribution de 200 francs mensuels, logis et couvert inclus. » Pasteur est le savant, image des médecins de campagne d’antan. Yersin est le voyageur, à la fois savant et médecin, immergé au sein d’autres cultures, apprenant et nous inculquant l’amour. Bien que situés en des lieux distincts, tous deux voyagent pour et à travers le corps humain.
Il s’embarque pour Manille et Saigon, ayant scellé un accord avec la Compagnie des Messageries Maritimes. Il écrit : « J’ai toujours caressé le rêve de découvrir des contrées, d’explorer. Lorsqu’on est jeune, rien ne semble hors de portée. On nourrit toujours l’espoir que des événements extraordinaires nous attendent. »
Alexandre Yersin endosse le rôle de médecin praticien à bord de ces petits courriers qui, depuis Saigon, sillonnent vers les ports voisins de l’Extrême-Orient. Les escales s’étirent sur dix jours. Il consigne quotidiennement ses impressions dans son journal. Il apprend, durant ces seize heures de liberté offertes par chaque escale, à maîtriser les langues locales. Il écrit à sa mère en janvier 1891 : « Chère maman, mon service à bord est peu complexe. Le matin à 9 heures, j’effectue ma visite et s’il y a des hommes malades, je les examine. Avant le départ du navire, je dois me rendre à l’hôpital pour récupérer le certificat de santé nécessaire afin d’éviter une quarantaine à Manille. Il est certain que le temps libre ne me fera pas défaut ». À l’interrogation de savoir s’il trouve satisfaction dans l’exercice de la médecine, il rétorque : « Oui et non. » « Il y a une grande joie à soulager ceux qui viennent solliciter mes conseils, mais je ne saurais envisager la médecine comme une profession. C’est-à-dire que je ne pourrais jamais réclamer à un malade de me rémunérer pour les soins que je pourrais lui prodiguer. Je perçois la médecine comme une vocation sacrée, à l’image du pastorat. Réclamer de l’argent pour soigner un malade, c’est un peu comme lui intimer l’ordre ‘la bourse ou la vie’. Voilà des idées qui, je le conçois, ne font pas l’unanimité parmi mes confrères, mais elles sont miennes, et je pense que j’aurais grand mal à les renier ».
En Indochine, il embarque sur le « Riz », un bateau faisant la navette entre la Cochinchine et les Philippines, puis sur le « Saïgon ». Et le voilà à Hanoï, arpentant la baie d’Ha Long puis l’estuaire du Fleuve Rouge. Lorsque le « Saïgon » longe les côtes d’Annam, on aperçoit la chaîne Annamitique, qu’aucun Européen n’a encore osé franchir. Yersin, lui, le fera. Ainsi, les petits bateaux des Messageries poursuivront leurs routes habituelles, mais dépourvus du médecin-conseil. Et c’est de cette manière que le médecin se métamorphose en géographe. Yersin se dirige vers une région peu connue, quelque part entre la côte d’Annam et le Mékong. Il ne cesse de capturer des images photographiques. Les embûches de transport sont un problème récurrent, variant de village en village, de sorte que Yersin réalise son périple à pied. Il atteint le plateau de Langbian, où il réalise des levés topographiques de ses voies d’accès vers la Cochinchine, l’Annam et le Cambodge. C’est sur ce site de Langbian que s’érige aujourd’hui la ville de Đà Lạt. « Mon émotion était intense lorsque, surgissant de la forêt de pins, j’ai atteint la lisière de ce vaste plateau dénudé et accidenté, sous l’égide du triple pic de Langbian » (la montagne de Langbian, Ong (2.124m) et Ba (2.167m)). « Ces reliefs évoquaient pour moi une mer agitée par une houle démesurée. La vivacité de l’air avait effacé ma fatigue, et je me rappelle l’allégresse qui me transportait à cavaler comme un collégien fougueux, grimpant et dévalant les collines verdoyantes à toute vitesse. Il m’a semblé être dans un chalet suisse en montagne et entendre le tintement des clochettes des vaches revenant des pâturages. » Le 14 mai 1892, Yersin se lance sur une rivière tortueuse, large d’une cinquantaine de mètres. Naviguant vers le nord, Yersin détermine précisément l’emplacement des sources du Dong Nai, long fleuve qui serpente depuis le plateau de Langbian jusqu’à Saïgon où il devient un vaste delta. Il dévoile un affluent du Mékong, la Grande Rivière, qu’il décrit de sa source à son estuaire. C’est ainsi que la légende épique de l’explorateur fusionne avec celle de la carte : désormais, grâce à lui, on pourra tracer sur cette carte le lien entre la côte d’Annam et le fleuve Mékong.
Depuis plus d’une décennie, on a fait état de cas sporadiques de peste en Yunan et en Mongolie. Aux premiers mois de 1894, le mal fait irruption à Canton où il sème des ravages effroyables. Peu après, 60 000 personnes succombent à Hong Kong, frappée par la maladie qui se propage avec vélocité. Elle atteint indistinctement les indigents et les privilégiés, sans égard pour les obstacles que l’on tente de dresser contre elle. Alexandre Yersin, en qualité de médecin de deuxième classe et mandaté par le gouvernement de l’Indochine, débarque à Hong Kong le 15 mai 1894. Il y érige un laboratoire de fortune. De cette modeste demeure va émerger l’une des découvertes les plus mémorables de la bactériologie contemporaine : il y démasque en effet le bacille de la peste.
« Un jeune chinois de 18 ans, étudiant au séminaire et agissant en qualité d’infirmier, se sentait indisposé depuis quelques jours : fatigue, céphalées. Le 26 juin, à 10h du matin, il se plaint d’une douleur aiguë à l’aine droite. À midi, la fièvre se manifeste subitement et le patient doit se mettre au lit. Le jeune Chinois est somnolent, il ne peut tenir debout sans vertige et ressent une fatigue intense. La fièvre est élevée, la langue chargée. Nous avons bel et bien en face de nous un cas avéré de peste, et la violence des premiers symptômes le place parmi les cas sévères. À cinq heures, soit six heures après le déclenchement de la maladie, j’administre une injection de sérum. À ce stade, le malade vomit et délire, signe très inquiétant qui témoigne de la progression rapide de l’infection. À six heures et huit heures du soir, nouvelle injection. De 9h à minuit, aucun changement dans l’état du malade qui demeure somnolent, agité, se plaint fréquemment. La fièvre demeure très élevée. Il souffre d’une légère diarrhée. À compter de minuit, le malade semble plus tranquille et à six heures du matin, au moment où le père directeur vient aux nouvelles du malade atteint de la peste, celui-ci se réveille et déclare qu’il se sent guéri. La guérison est si fulgurante que si plusieurs personnes de confiance n’avaient pas, comme moi, observé le patient la veille, j’en arriverais presque à douter d’avoir traité un véritable cas de peste. Cette nuit passée auprès de mon premier pestiféré fut pour moi une nuit d’anxiété. Toutefois, au matin, lorsque le succès se révéla avec la clarté du jour, tout fut balayé, même la fatigue « . L’identification de ces microbes par Yersin marque l’entrée dans l’ère pasteurienne. C’est incontestablement une découverte sans précédent, peut-être ordinaire pour nous à présent, mais fondamentale à l’époque.
Lorsqu’une épidémie déferle soudainement sur une ville ou un village, décimant en quelques jours un quart, voire la moitié de la population, lorsque vous assistez à l’anéantissement de deux, trois générations dans la même semaine, vous êtes confronté à une mortalité effroyable. Dans la peste pulmonaire, les gens trépassaient en trois jours ; dans la peste bubonique, ils rendaient l’âme en une semaine. Cela signifiait que les gens mouraient seuls. Ils étaient inhumés à la hâte dans des fosses rapidement creusées, transportés en masse dans des charrettes. Il n’y avait plus de linceul, ni de cercueil. On déversait ces corps dans des fosses, qu’on refermait aussi à la hâte.
Ainsi, la découverte du bacille de la peste dans une humanité qui porte en elle le souvenir collectif des siècles écoulés, de l’horreur de la peste, confère à la découverte de Yersin un caractère tout à fait singulier. Il démystifie la peste. Il fait une seconde découverte aussi essentielle que celle du bacille responsable. Il révèle que la peste n’est pas une maladie de l’homme mais une maladie des rongeurs, que la peste humaine est en fait une conséquence de la peste murine.
Cette découverte va avoir des conséquences aussi importantes que celle du bacille, car on va pouvoir combattre les rongeurs. Pendant des années, alors que la peste se répand par voie maritime à travers le monde entier, on va commencer à lutter contre les rongeurs, ces vecteurs de la peste.
« La peste se déclare maintenant à Agneâtre, Lezana, et Milk, qui sont les premiers touchés. L’épidémie éclate en mars dans le village de Pilat, de l’autre côté de l’estuaire de la rivière N’ya Tran. Les habitants ont vendu des porcs aux matelots de plusieurs jonques chinoises lors de leur escale sur la côte d’Annam, en route vers Singapour. Un pêcheur meurt soudainement avec un petit bubon. Guînes Halle et quelques autres sont également touchés. Rapidement, d’autres cas apparaissent dans le village, atteignant les maisons l’une après l’autre. »
Depuis le 5 septembre, devant la progression persistante de la peste dans une partie du village jusqu’alors épargnée, Yersin prend une décision radicale : il fait construire un nouveau village à deux kilomètres de là, dans une zone saine. Le matin du 15 septembre 1898, il ordonne l’évacuation complète de toutes les maisons du village de N’ya Tran, qui sont aussitôt incendiées.
En avril 1899, Yersin signale l’extinction de ces nouveaux foyers et la disparition de la peste à N’ya Tran.
La peste affecte maintenant les troupeaux d’Indochine. Pendant ses explorations et ses traversées des villages, Yersin observe la mortalité du bétail. La mort survient entre un et six jours après l’infection. À l’autopsie de plusieurs buffles, Yersin constate des lésions identiques : intestins congestionnés, poumons enflés. La suite du travail est claire : isoler l’agent responsable de cette mortalité, préparer un sérum thérapeutique et un vaccin protecteur. Yersin crée un laboratoire improvisé, fait venir des animaux cobayes et du bétail, y compris des buffles et des vaches. Et le médecin devient agriculteur. Yersin se souvient des alpages de son enfance et fait venir de Suisse des caisses de clochettes pour les vaches, afin d’éloigner les tigres.
En 1914, Yersin s’inquiète du manque de quinine dans les pays lointains où il se trouve, risquant de voir le paludisme s’étendre gravement sur la côte de l’Annam. Il effectue des semis de l’arbre quinquina à Trân Huu. Malgré beaucoup de difficultés, il obtient des cultures satisfaisantes. Et le médecin devient paysagiste.
Médecin, praticien, savant, inventeur, explorateur, géographe, agriculteur, planteur, Yersin est tout cela. Il fonde alors l’école de médecine de Hanoi, transforme ses laboratoires de N’ya Tran et de Saigon en institut Pasteur. Les vaccins et sérums produits par Yersin se comptent par centaines de milliers. Ce sont des centaines de milliers de malades que Yersin a soignés.
Il y a des palmiers, des hévéas, des arbres à quinquina tout autour de la maison près des lacs où Alexandre Yersin a passé les dernières années de sa vie. Sur la terrasse, une coupole rouillée recouvre l’observatoire astronomique d’Alexandrie. Yersin, un médecin français, est parti pour la Chine à l’âge de 28 ans.
Tout comme les autres savants qui parcourent la terre, le système solaire, l’univers, l’élan ou les cultures, le médecin est lui-même un grand voyageur du corps humain en général, et des corps réels dans leur diversité. Le corps est un paysage singulier et irremplaçable qui jamais ne pourra s’identifier à ses formes. Or, l’expérience et le savoir des variations corporelles sont vraiment paysagères et souvent colossales. Le médecin acquiert ce savoir au cours d’un long voyage dans la science, mais aussi dans le corps social, dans l’espace, dans les climats, dans le temps et dans les circonstances de tous ordres. L’avis du médecin de campagne donne peut-être le meilleur exemple ou la meilleure légende pour lire un livre ouvert sur l’aventure médicale vers l’individu souffrant et son environnement physique et social particulier. Qu’il s’agisse de l’enfant vacciné contre la rage, du berger annamite ou du laboureur coiffé du chapeau conique dans les rizières asiatiques, cet autre qui est le prochain, sans distinction, reste la passion unique du médecin, le but de son voyage scientifique, et la guérison est au bout de sa pitié.
Voilà pourquoi on doit le nommer voyageur : voyageur de la dissection, de l’anatomie et des humeurs, voyageur des paysages corporels, de l’environnement et des climats, voyageur des différentes sociétés ainsi que de leurs organisations sanitaires différentes, voyageur toujours à la rencontre passionnée de l’autre, toujours différent, de sa souffrance et de sa quête trop humaine d’immortalité.
Laennec, lui, a préféré voyage sans bouger. C’est l’observation au secours de la théorie. Car si quelqu’un a diversifié jusqu’à l’infini qualitatif les descriptions singulières des maladies des poumons et de la plèvre, ce fut bien l’inventeur du stéthoscope. Si le voyage du médecin de campagne le fait se déplacer dans un paysage local, si le voyage de Yersin le fait traverser la mer et une barrière de langue, celui de Laennec parcourt les multiples appels et les divers signes du thorax et de l’abdomen. « Je fus aussi surpris que satisfait d’entendre les battements du cœur d’une manière beaucoup plus nette que je ne l’avais jamais fait par l’application immédiate de l’oreille. Je présumais dès lors que ce moyen pouvait devenir une méthode utile et applicable non seulement à l’étude des battements du cœur, mais encore à celle de tous les mouvements qui peuvent produire du bruit dans la cavité de la poitrine, et par conséquent à l’exploration de la respiration, de la voix, du râle et peut-être même de la fluctuation d’un liquide épanché dans les plaies ou le péricarde. » Ainsi, de nouveaux paysages, de véritables paysages sont découverts. Ils se dévoilent dans le traitement du signal entendu, dans la finesse de traduction et de descriptions, et dans les correspondances précises avec les pathologies. Votre maladie est un paysage, mais un paysage en mouvement constant. À la différence des bruits de souffle ou de râle, le bruit du cuir, comparable à celui qu’émet une selle neuve sous le poids d’un cavalier, n’accompagne que la contraction des ventricules. Ce bruit résulte précisément du frottement exercé l’un sur l’autre par chaque feuillet du péricarde au moment où le cœur se porte en avant, c’est-à-dire lorsque les ventricules se contractent. Il dénote donc que la membrane habituellement séreuse du péricarde est devenue rugueuse et inégale par suite de son inflammation. Crépitements, frottements typiques du cuir neuf, pleurésie évoquant des papiers fins qui se froissent, dérangement au rythme cardiaque, bruit métallique de l’hémoptysie, rétrécissement des orifices du cœur sifflant, asphyxie en l’expiration, péripneumonie, œdème pulmonaire… Autant de sonorités, autant de paysages internes à explorer.
Voyageons maintenant dans le temps, à la fois vers l’antiquité la plus lointaine et vers la médecine scientifique la plus proche de nous, car toutes deux émettent un message similaire. À la fondation de la médecine dite scientifique règne le corpus hippocratique, rédigé vers le 5ème siècle avant Jésus-Christ en Grèce. Grand voyageur en Grèce comme en Asie Mineure, Hippocrate fut le premier à recommander l’audacieux voyage d’exploration du corps par dissection des animaux, avant d’oser l’autre audace : celle d’ouvrir les cadavres. D’où une avancée immense dans l’anatomie et dans la chirurgie naissante. Mais cette médecine grecque, bientôt ivre d’abstraction, associe un savoir excellent, celui de l’anatomie, à une médecine relativement faible par excès de raisonnement démonstratif. Hippocrate fut le premier à tenter de décrire le paysage individuel de chaque corps humain, dont il disait qu’il dépendait de ses humeurs : le sang, la lymphe, les deux biles noire et jaune, dont les mélanges à divers degrés expliquaient les différents tempéraments : sanguin, bilieux, lymphatique.
C’est dans ce mélange que l’équilibre rend compte de la santé, tandis que l’excès ou le défaut de l’un des composants cause les diverses maladies. Dans les textes, les tableaux qui décrivent ces tempéraments peuvent être considérés comme la toute première biologie.
Premier paysage : le corps ouvert et exploré. Deuxième paysage : le mélange des humeurs, ses tableaux et ses variations. Mais le troisième paysage est écrit dans un célèbre traité « De l’eau et des lieux » qui reprend toutes les questions de l’environnement. Il en est de la terre comme des hommes : certains sont de nature analogues à des pays montagneux, boisés et humides, d’autres à des terres sèches et légères, d’autres encore à des plaines unies et arides.
Les saisons qui modifient les formes de la terre et les formes des corps sont différentes entre elles, et plus cette différence est considérable, plus il y a de variations dans les figures et les caractères des hommes. Car tout ce que la terre produit est conforme à la terre elle-même. Cette géographie médicale, qui pourrait paraître très archaïque aux médecins objectifs que nous sommes devenus, aux biologistes réductionnistes que nous sommes, est pourtant très moderne. Derrière ce texte se trouve une notion de paysage : le corps est assimilable à un paysage et, du coup, comparable à ce qu’on peut décrire des événements et des phénomènes qui se passent sur la terre. De la même manière qu’il y a des saisons, il y a des rythmes du corps. De la même manière qu’il y a des partages dans le paysage, il y a des partages entre les organes. De la même manière qu’il y a des évolutions dans les saisons et le temps, il y a des évolutions dans la santé, la souffrance et la douleur. Nous avons l’idée que dans les mélanges des fluides, air, eau, et dans les lieux de la terre, il y a une sorte de proportion et d’harmonie avec les lieux et les mélanges de fluides liquides dans les corps. Mais ce qui est intéressant, ce n’est pas seulement le rapport, c’est aussi peut-être le mélange lui-même, c’est-à-dire cette idée paysagère sur les flux, les eaux, les lieux et le vent.
Prenons maintenant un manuel actuel d’anatomie. Il montre une superbe harmonie entre le savoir et la pratique. Sur la page de droite, vous lisez le schéma d’entente porté d’organes dessinés avec des limites très précises pour que le scalpel du chirurgien apprenne à les découper adroitement. Sur la page de gauche, une radiographie, ou résonance magnétique nucléaire, reproduit le même terrain, mais scanné directement sur un individu que l’on pourrait appeler par son nom et prénom, n’était la protection de l’anonymat. Le détail luxueux efface les frontières et multiplie la diversité, un admirable réseau dans un paysage.
Oui, ce poumon, cette branche, ce neurone menu où abondent les récepteurs appartiennent à telle ou telle personne, alors que les anciens schémas mêlent le modèle formel et la synthèse des anciens systèmes scientifiques.
Oui, notre médecine guérit, et cela depuis un demi-siècle, grâce à la science, grâce aux sciences. Mais les plus grandes réussites, celles que nous avons vues, reposent sur des décisions collectives, et finalement, politiques. Oui, le médecin se repose sur les organismes de santé publique, sans lesquels son combat, trop isolé, serait voué à l’échec.
Aujourd’hui, qu’est-ce qu’un médecin ? Qu’est-ce qui différencie la tête médicale de la tête savante ? Qu’est-ce qui différencie les médecins des scientifiques, d’un physicien, d’un chimiste, de deux mathématiciens ? C’est que oui, le médecin est un savant, un scientifique. Mais il est plus que scientifique, parce qu’un scientifique connaît des idées, des lois, des concepts, des observations, mais en plus, le médecin sait parfaitement qu’il n’y a pas de maladies sans malades. Quel que soit son savoir, la maladie de telle ou de telle femme, de tel vieillard ou de tel enfant ne peut en aucun cas être la même. Le médecin est un homme qui est à la fois savant, un scientifique parce qu’il travaille dans l’universel. Mais en plus, il doit sans arrêt adapter l’ensemble de ses idées à la personne humaine individuelle. Or, cette personne individuelle, même si le médecin la connaît comme médecin de famille depuis longtemps, peut changer au cours du temps. Par conséquent, la maladie a une infinité de faciès, elle est parfois méconnaissable. Et par conséquent, le médecin doit à la fois reconnaître la loi, c’est-à-dire les concepts généraux comme tous les savants, tous les scientifiques. Mais cette loi est habillée comme un fantôme, tant le profil singulier, individuel de la personne humaine est là. C’est là qu’intervient la pratique médicale, l’intuition médicale, le corps médical. Non seulement la tête médicale, mais le corps, en tant qu’un malade n’a pas la même odeur qu’un autre malade, ne sue pas comme un autre malade, n’a pas le même éclat des yeux. Et donc, le médecin doit voir, sentir, avoir le goût, le toucher, l’oreille, et doit s’adapter de façon absolument fine à l’individualité singulière de celui dans lequel il plonge.
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