Naître, grandir et mourir en se croyant éternelles : ou comment les empires vieillissent avec beaucoup moins de sagesse que les hommes
PR SIELEZNEFF IGOR
Tout s’écoule, rien ne demeure
Héraclite

La civilisation : cette grande dame qui refuse de regarder son âge
Il faut reconnaître aux civilisations une qualité absolument admirable : elles sont presque toutes persuadées qu’elles dureront éternellement. Les Égyptiens construisaient des pyramides pour défier le temps, les Romains avaient baptisé leur capitale la Ville éternelle, et les grandes puissances contemporaines semblent parfois convaincues que l’Histoire a eu l’excellente idée de s’arrêter au moment précis où elles sont devenues puissantes. C’est une illusion délicieuse, que l’humanité entretient avec une constance remarquable. Car les civilisations ressemblent étrangement aux individus : elles naissent dans l’enthousiasme, grandissent dans l’effort, atteignent leur maturité dans la prospérité et finissent parfois par consacrer une énergie considérable à expliquer pourquoi leur déclin est absolument impossible. La différence essentielle est qu’un homme vieillissant peut se contenter de teindre ses cheveux, tandis qu’un empire vieillissant préfère généralement organiser un défilé militaire.
C’est ici qu’intervient Benjamin Gompertz, mathématicien britannique qui, en 1825, proposa une loi décrivant l’augmentation de la mortalité humaine avec l’âge. Sa célèbre courbe allait connaître une postérité remarquable, notamment dans l’étude des populations et des phénomènes de croissance. On peut être tenté d’y voir une métaphore fascinante du destin des civilisations : une naissance fragile, une expansion parfois fulgurante, une maturité triomphante, puis un ralentissement qui pourrait annoncer la transformation ou le déclin. Il faut toutefois préciser que la loi de mortalité de Gompertz ne démontre nullement que les civilisations suivent un cycle biologique obligatoire. Une société n’est pas un organisme humain, et les empires ne possèdent heureusement pas de certificat de décès prérempli. Mais la comparaison demeure philosophiquement savoureuse : pourquoi les sociétés les plus puissantes finissent-elles si souvent par confondre leur réussite passée avec une garantie d’avenir ? Les Romains, qui avaient porté l’art de gouverner à un degré de sophistication remarquable, auraient probablement trouvé cette interrogation assez désobligeante. Après avoir conquis une grande partie du monde méditerranéen, construit des routes, élaboré des institutions et perfectionné l’administration, ils pouvaient difficilement imaginer que leur puissance occidentale finirait par disparaître. Il est vrai qu’ils avaient inventé tant de procédures administratives qu’ils devaient supposer l’éternité nécessaire pour les mener toutes à leur terme. Pourtant, leur histoire rappelle une vérité dérangeante : ce qui fait la grandeur d’une civilisation à une époque ne garantit pas sa capacité à répondre aux défis de la suivante.
La loi de Gompertz, initialement formulée pour décrire l’évolution du risque de mortalité avec l’âge, fournit ainsi une analogie féconde, sans constituer une loi historique démontrée.
Quand les civilisations vieillissent, elles prennent leurs habitudes pour des vérités éternelles
Il existe chez les civilisations vieillissantes un phénomène particulièrement réjouissant : plus elles rencontrent de difficultés, plus elles se persuadent que leurs anciennes recettes demeurent excellentes. L’Empire romain avait ses légions, ses fonctionnaires et ses impôts ; nous avons nos administrations, nos commissions et nos rapports d’experts. Le progrès est incontestable : les Romains avaient besoin de conquérir une province pour augmenter leurs recettes fiscales, tandis que nous parvenons parfois au même résultat en modifiant une ligne du Code général des impôts. Ibn Khaldûn avait déjà observé que la prospérité pouvait affaiblir la solidarité et la vigueur qui avaient permis à une dynastie de s’imposer. À mesure que le confort s’installe, les habitudes deviennent des institutions, les privilèges se transforment en droits imprescriptibles et toute réforme finit par ressembler à une agression personnelle. Une civilisation commence alors à vieillir véritablement lorsqu’elle préfère défendre son passé plutôt qu’inventer son avenir. Le danger n’est pas tant de perdre sa puissance que de perdre sa capacité à comprendre pourquoi elle la perd.
La courbe de Gompertz annonce-t-elle notre disparition ?
Il serait évidemment tentant de regarder les grandes puissances contemporaines comme des patients attendant leur diagnostic. Les États-Unis seraient-ils dans leur pleine maturité ? L’Europe aurait-elle commencé à prendre sa retraite ? La Chine connaîtrait-elle encore les enthousiasmes de la jeunesse ou déjà les inquiétudes de l’âge adulte ? Malheureusement pour les amateurs de prophéties, aucune équation ne permet de calculer sérieusement la date de décès d’une civilisation. La loi de Gompertz décrit notamment une évolution statistique de la mortalité humaine ; son application aux sociétés relève ici de la métaphore et non d’une prédiction scientifique validée. Les civilisations peuvent se transformer, se fragmenter, fusionner ou renaître sous des formes inattendues. L’Égypte des pharaons a disparu comme système politique, mais son héritage continue de fasciner le monde. Rome a perdu son empire occidental, mais son droit, sa langue et ses institutions ont profondément marqué l’Europe. Quant aux Grecs, ils ont réussi cette performance admirable : perdre leur indépendance politique à plusieurs reprises tout en continuant, deux millénaires plus tard, à donner des leçons de philosophie à leurs conquérants.
Peut-être faut-il donc se méfier de notre obsession du déclin. Une civilisation n’est pas condamnée à mourir parce qu’elle vieillit ; elle se met surtout en danger lorsqu’elle refuse de changer. Paul Valéry écrivait : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Il avait raison, mais cette mortalité ne constitue pas nécessairement une fatalité imminente. L’avenir appartient peut-être moins aux civilisations les plus puissantes qu’à celles qui conservent suffisamment de curiosité, de liberté et d’intelligence collective pour se réinventer. Voilà une conclusion rassurante, quoique légèrement inquiétante pour les sociétés qui confondent encore l’innovation avec la création d’un nouveau comité chargé d’étudier les précédents.
Finalement, l’évolution gompertzienne des civilisations nous enseigne surtout une leçon d’humilité. Aucun empire ne possède de garantie éternelle, aucune prospérité n’est définitivement acquise et aucune grandeur passée ne dispense de préparer l’avenir. Les civilisations ressemblent peut-être aux hommes sur un point essentiel : ce n’est pas le nombre de leurs années qui détermine leur véritable jeunesse, mais leur capacité à s’émerveiller, à apprendre et à changer. Car une civilisation commence peut-être à mourir le jour où elle cesse de se demander ce qu’elle pourrait devenir, pour ne plus célébrer que ce qu’elle a été.
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