Le Paraguay ou l’art de survivre à l’Histoire : Ricardo FRETES, un chirurgien au cœur d’un peuple debout 

20–31 minutes
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La vie ne peut être comprise qu’en regardant en arrière ; mais elle doit être vécue en regardant en avant.


Søren Kierkegaard 


Un petit pays auquel l’Histoire n’a vraiment rien épargné

Il est des pays dont nous connaissons tout avant même d’y être allés. La France arrive escortée de Versailles, de Napoléon, du général de Gaulle, du camembert et d’une certaine conviction que le monde entier gagnerait à parler français correctement. L’Italie possède Rome, Michel-Ange et cette capacité mystérieuse à transformer un simple café en cérémonie nationale. L’Argentine a Buenos Aires, le tango, Borges et Maradona. Le Brésil dispose de Rio, de l’Amazonie et du football, ce qui constitue déjà un programme diplomatique assez convaincant. Et puis il y a le Paraguay. Il est là, au milieu de l’Amérique du Sud, sans accès à la mer, entre des voisins beaucoup plus vastes que lui, avec cette discrétion particulière des êtres qui n’éprouvent plus le besoin de raconter à tout le monde ce qu’ils ont traversé. Il faut pourtant se méfier des silencieux : ce sont souvent eux qui ont les histoires les plus extraordinaires.

J’ai pour ma part une raison supplémentaire de regarder le Paraguay autrement qu’en géographe amateur. Ce pays a pour moi un visage, et même un sourire : celui de mon ami, mon frère Ricardo FRETES, chirurgien à Asunción. Il est étrange de constater combien l’amitié modifie la géographie. Avant de connaître quelqu’un dans un pays lointain, celui-ci n’est souvent qu’une tache colorée sur une carte, un nom appris autrefois à l’école et dont nous avons soigneusement oublié la capitale. Puis un homme entre dans votre vie, et soudain cette abstraction possède une voix, des souvenirs, une table autour de laquelle on pourrait s’asseoir, un hôpital, des collègues, des plaisanteries. Les milliers de kilomètres demeurent, mais la distance disparaît. C’est peut-être la première leçon philosophique du Paraguay : nous ne connaissons jamais vraiment un pays tant que nous n’y connaissons personne à aimer. Le Paraguay possède d’ailleurs dès l’origine quelque chose d’assez fascinant. Sa population parle l’espagnol, mais le guarani demeure extraordinairement vivant et bénéficie lui aussi du statut de langue officielle. Cette coexistence n’est pas un détail folklorique destiné à agrémenter les guides touristiques. Une langue transporte une mémoire. Elle conserve des façons de nommer le monde que les conquêtes, les administrations et les siècles n’ont pas réussi à faire disparaître. Beaucoup de peuples ont cru qu’il fallait devenir modernes en jetant leur passé par-dessus bord ; le Paraguay, qui n’a précisément pas de bord de mer, s’est montré sur ce point beaucoup plus prudent. Il a conservé dans sa langue quelque chose de ceux qui étaient là avant les Européens. Voilà déjà une singulière manière de survivre.

Mais survivre allait malheureusement devenir au Paraguay une affaire beaucoup moins métaphorique. Entre 1864 et 1870, la guerre de la Triple-Alliance opposa le pays au Brésil, à l’Argentine et à l’Uruguay. Il faudrait plusieurs ouvrages pour discuter sérieusement des responsabilités, des ambitions de Francisco Solano López, des rivalités régionales et des intérêts qui conduisirent à cette catastrophe. Les historiens discutent encore les estimations démographiques, et il faut se garder des chiffres anciens parfois spectaculaires qui ont longtemps circulé comme des certitudes. Une chose, en revanche, ne fait guère débat : le Paraguay fut dévasté. Sa population fut terriblement éprouvée, notamment sa population masculine, son économie ruinée et son territoire profondément affecté. Peu de nations modernes ont connu une épreuve comparable. C’est précisément à cet instant que l’Histoire cesse de n’être qu’une succession de dates pour devenir une question philosophique : que devient un peuple lorsqu’il a failli disparaître ? On peut reconstruire des maisons, refaire des routes, remettre des champs en culture. Tout cela demande de l’argent, du temps et cette patience administrative dont l’humanité a découvert qu’elle pouvait parfois être plus redoutable qu’une armée. Mais comment reconstruit-on une confiance ? Comment apprend-on de nouveau à regarder l’avenir lorsqu’une génération entière a vécu avec la mort ? Comment transmet-on le souvenir sans transmettre avec lui le désespoir ? Nous connaissons assez bien cette question à l’échelle individuelle. Le chirurgien la rencontre sous une forme très concrète. Lorsqu’un corps est blessé, il ne suffit pas de souhaiter qu’il redevienne comme avant. On répare, on suture, on rétablit une continuité ; puis le vivant accomplit cette merveille qui nous étonne encore malgré quelques millénaires de médecine : il cicatrise. Mais une cicatrice n’est pas l’effacement de la blessure. Elle en est à la fois la mémoire et la victoire. Elle dit simultanément : « j’ai été blessé » et « je suis encore là ».

Voilà pourquoi la figure de Ricardo FRETES trouve naturellement sa place dans cette histoire. Il serait artificiel d’en faire le symbole de tout un pays — aucun homme ne peut porter à lui seul une nation — mais il représente à mes yeux quelque chose du Paraguay que j’aime : la compétence sans tapage, la fidélité, la transmission, le soin et cette obstination très humaine à réparer ce qui peut encore l’être. Un chirurgien connaît mieux que beaucoup d’autres la différence entre effacer une blessure et permettre à la vie de continuer malgré elle. Peut-être le Paraguay a-t-il accompli, à l’échelle d’un peuple, une opération comparable.

Car après 1870, contrairement à ce que la catastrophe aurait pu laisser croire, le Paraguay n’a pas disparu. Les enfants ont recommencé à naître. Les familles se sont reformées. Les villes ont vécu. On a travaillé, enseigné, aimé, cultivé, soigné. On a continué à parler espagnol et guarani. Et l’Histoire, qui adore les grandes batailles mais s’intéresse beaucoup moins à la femme qui élève ses enfants, au paysan qui replante son champ ou au médecin qui soigne son malade, a dû constater une fois encore que la vie possède une insolence extraordinaire : elle recommence. Le Paraguay allait encore connaître la guerre du Chaco contre la Bolivie, puis les soubresauts politiques et la longue dictature d’Alfredo Stroessner. On pourrait penser qu’après un certain nombre de tragédies, l’Histoire offre une carte de fidélité et que la dixième catastrophe est gratuite ; il n’en est malheureusement rien. Pourtant le pays est toujours là. Et c’est peut-être là que commence véritablement notre réflexion. Car survivre à l’Histoire n’est pas simplement être encore vivant après elle. C’est parvenir à faire quelque chose de la vie qui reste. C’est refuser que les morts soient oubliés, mais refuser également qu’ils gouvernent éternellement les vivants. C’est porter ses cicatrices sans finir par croire que nous ne sommes rien d’autre qu’elles.

Le Paraguay a été profondément blessé par son histoire. Mais il existe encore une différence immense entre avoir été blessé et accepter d’être défini par sa blessure. Et c’est cette différence, peut-être, qui sépare la mémoire du destin.

La mémoire : cette cicatrice qui refuse de disparaître

Un peuple qui a beaucoup souffert court un risque étrange : finir par aimer sa blessure parce qu’elle est devenue la preuve de son existence. Il ne s’agit évidemment pas d’aimer la souffrance elle-même, mais de s’attacher au récit que l’on en a construit. Nous faisons d’ailleurs exactement la même chose dans nos vies personnelles. Nous racontons nos épreuves, nos deuils, nos injustices, parfois nos maladies, et à force de les raconter nous finissons presque par ne plus savoir très bien qui nous serions sans elles. « Voilà ce qui m’est arrivé », disons-nous d’abord. Puis, insensiblement, la phrase devient : « Voilà qui je suis. » Entre les deux, il n’y a que quelques mots, mais philosophiquement il y a un abîme. Le Paraguay connaît cette difficulté mieux que beaucoup d’autres nations : comment honorer une histoire tragique sans lui abandonner son identité tout entière ? C’est ici que Nietzsche devient un compagnon de voyage inattendu sur les rives du Paraguay. Dans ses Considérations inactuelles, il s’interroge sur l’utilité et les dangers de l’histoire pour la vie. Il comprend qu’un être humain — et, par extension, une société — a besoin de mémoire pour savoir d’où il vient, mais également d’une certaine faculté d’oubli pour pouvoir avancer. Tout retenir serait aussi paralysant que tout oublier. Nous admirons volontiers la mémoire ; nous avons tort de mépriser l’oubli. Il existe un oubli lâche, celui qui efface ce que nous ne voulons pas regarder, mais il existe aussi un oubli fécond, celui qui rend de nouveau l’avenir possible. Après tout, si nous conservions avec une égale intensité le souvenir de toutes les humiliations, de toutes les maladresses et de toutes les sottises de notre existence, nous n’oserions probablement plus sortir de chez nous. La civilisation elle-même repose peut-être sur cette convention tacite : chacun fait semblant d’avoir oublié une partie des absurdités des autres.

Pour une nation, l’équilibre est infiniment plus délicat. Il faut enseigner les guerres, nommer les morts, comprendre les responsabilités, conserver les archives et transmettre les récits. Mais il faut simultanément empêcher le passé de devenir une résidence principale. Le Paraguay d’aujourd’hui ne peut être réduit à Cerro Corá, à la guerre du Chaco ou aux années Stroessner, pas plus que la France contemporaine ne peut être résumée à Waterloo, Verdun ou Vichy. Une nation est une mémoire, certes, mais elle est aussi une promesse. Elle doit pouvoir dire à ses enfants : « Voici ce qui nous est arrivé », sans ajouter : « et voici ce qui devra éternellement vous définir ». C’est peut-être pour cette raison que le guarani me paraît si important. Voilà une mémoire qui n’est pas enfermée dans un monument. Elle parle, plaisante, aime, se dispute, raconte des histoires. Elle est ancienne sans être morte. Quelle merveilleuse leçon ! Nous avons souvent tendance à croire que préserver le passé consiste à le placer sous une vitrine, avec une étiquette et, si possible, un gardien chargé d’empêcher quiconque de le toucher. Le Paraguay nous montre une autre possibilité : le passé peut survivre précisément parce qu’il continue à se transformer dans le présent. Une langue n’est fidèle à elle-même que parce qu’elle accepte des mots nouveaux. Une culture n’est vivante que parce qu’elle consent à être légèrement infidèle à ce qu’elle était hier. Même nos traditions les plus vénérables furent un jour des nouveautés qui scandalisèrent probablement quelqu’un.

Cette conception de la mémoire me ramène naturellement à Ricardo. Mon ami, mon frère Ricardo FRETES, chirurgien à Asunción, appartient à mes yeux à cette histoire vivante du Paraguay. Il n’est évidemment ni un monument ni un personnage de manuel scolaire — ce qui doit être beaucoup plus confortable — mais un homme du présent, un médecin, un chirurgien, un homme qui soigne et transmet. Et il existe entre la chirurgie et la mémoire une parenté qui me frappe. Nous autres chirurgiens savons qu’une cicatrice correctement constituée n’est pas un échec de la guérison : elle en est la conséquence. Nous ne promettons pas au tissu blessé de retrouver l’innocence anatomique de ses premiers jours ; nous lui demandons quelque chose de beaucoup plus raisonnable et de beaucoup plus beau : retrouver une fonction, une continuité, une possibilité d’avenir. Il en va peut-être de même pour les peuples. Le Paraguay ne sera jamais le pays qu’il aurait été si les catastrophes de son histoire n’avaient pas eu lieu. Mais quel pays pourrait prétendre être celui qu’il aurait été si son histoire avait été différente ? La question est séduisante et parfaitement inutile, ce qui lui assure naturellement une longue carrière chez les philosophes. Les peuples, comme les hommes, sont faits de ce qui leur est arrivé, y compris de ce qu’ils auraient préféré éviter. La véritable liberté ne consiste donc pas à réécrire hier. Elle consiste à empêcher hier de décider entièrement de demain. Cette liberté est exigeante. Elle suppose de renoncer à une tentation très humaine : celle de transformer éternellement nos blessures en excuses. Une souffrance explique beaucoup de choses ; elle ne justifie pas tout. Une nation humiliée peut comprendre sa méfiance à travers son histoire, mais elle ne peut éternellement réclamer à ses descendants de vivre dans cette méfiance. Un individu blessé peut comprendre ses peurs à travers ce qu’il a subi, mais il doit un jour décider s’il veut seulement protéger sa cicatrice ou recommencer à vivre. Nous sommes les héritiers de notre passé, nous n’en sommes pas les employés.

Le Paraguay me touche précisément parce qu’il semble avoir compris, parfois douloureusement et certainement imparfaitement, cette différence. Il se souvient, mais il construit. Il conserve, mais il transforme. Il porte une histoire gigantesque sans être lui-même gigantesque, ce qui est peut-être une forme assez élégante de modestie. Et lorsque je pense à Ricardo à Asunción, à un chirurgien qui entre dans un bloc opératoire pour s’occuper non pas des morts d’hier mais du malade d’aujourd’hui, je vois une très belle image de cette philosophie : la mémoire nous dit d’où vient la blessure ; la vie nous demande ce que nous allons maintenant en faire. Le passé, après tout, possède un immense avantage sur nous : il ne peut plus changer. Nous, si.

Ricardo FRETES : réparer les corps, transmettre la vie

Il y a dans le métier de chirurgien quelque chose qui s’accorde singulièrement bien avec l’histoire du Paraguay. Le chirurgien n’arrive jamais avant la blessure. Il arrive après. Lorsque tout va bien, personne ne songe sérieusement à réclamer sa présence ; c’est lorsque l’ordre naturel des choses a été rompu qu’on vient le chercher. Il découvre alors un organisme qui a sa propre histoire, ses fragilités, ses cicatrices anciennes et cette obstination extraordinaire du vivant à vouloir continuer. Son rôle n’est pas de rendre au corps son passé — entreprise qui dépasserait même les ambitions de certains de nos confrères — mais de lui restituer un avenir. C’est pourquoi, lorsque je pense à mon ami, mon frère Ricardo FRETES, excellent chirurgien à Asunción, je ne peux m’empêcher de voir dans son métier une métaphore presque parfaite du pays auquel il appartient. Car qu’est-ce que soigner, au fond ? Certainement pas nier la maladie. Certainement pas raconter au malade que tout va bien lorsque tout va mal. Soigner commence au contraire par un acte de lucidité : regarder ce qui est abîmé. Le diagnostic précède le traitement comme la vérité devrait précéder la réconciliation. Une société qui refuse de regarder ses blessures ressemble à un malade qui cacherait sa radiographie en espérant que la tumeur, vexée de n’être plus observée, finira par partir d’elle-même. L’Histoire montre malheureusement que les pathologies collectives ont rarement cette délicatesse. Les guerres, les dictatures, les violences et les humiliations que l’on refuse de nommer ont une fâcheuse tendance à revenir sous d’autres formes. Le Paraguay ne peut donc survivre à son histoire qu’à la condition de la regarder. Mais regarder n’est pas contempler éternellement. C’est ici que la chirurgie devient presque une philosophie. Lorsqu’une intervention est terminée, le chirurgien ne laisse pas la plaie ouverte sous prétexte qu’elle mérite d’être observée. Il referme. Ce geste banal est d’une profondeur étonnante : il faut savoir ouvrir pour comprendre et refermer pour continuer. La mémoire accomplit peut-être le même travail. Elle ouvre le passé afin que nous puissions l’examiner ; la sagesse devrait ensuite permettre de le refermer sans le supprimer. Une cicatrice demeure, mais elle ne doit pas empêcher le mouvement. Elle rappelle ce qui fut sans interdire ce qui sera.

Je ne prétendrai évidemment pas transformer Ricardo en allégorie ambulante du Paraguay. Il me pardonnerait difficilement de lui imposer une responsabilité aussi considérable, surtout entre deux interventions de coloproctologie et de chirurgie colorectale. Je préfère voir en lui quelque chose de beaucoup plus simple et, finalement, de plus important : un homme qui incarne le Paraguay vivant. Car l’Histoire possède un défaut majeur : elle adore les chefs d’État et les généraux. Elle connaît la date exacte d’une bataille, le nombre de canons engagés, le nom du vainqueur et celui du vaincu ; elle est beaucoup moins bavarde lorsqu’il s’agit de raconter celui qui, le lendemain matin, s’est levé pour soigner un malade. Pourtant, ce sont peut-être ces hommes-là qui font réellement durer les civilisations. Nous avons une curieuse manière d’évaluer la grandeur. Nous dressons des statues aux conquérants qui ont pris des villes et beaucoup plus rarement aux médecins qui ont rendu des hommes à leurs familles. Nous apprenons le nom de ceux qui ont déclaré les guerres et oublions ceux qui ont réparé leurs conséquences. César demeure célèbre pour avoir franchi le Rubicon ; l’anonyme qui soigna un légionnaire fiévreux sur l’autre rive n’a laissé aucune trace. L’Histoire a ses injustices éditoriales. Pourtant, si l’on mesure une civilisation non à sa capacité de détruire mais à celle de prendre soin, le classement de nos héros devrait probablement être profondément remanié.

Voilà pourquoi Ricardo trouve naturellement sa place dans cette réflexion. L’excellence d’un chirurgien ne se mesure pas seulement à la précision d’un geste. Elle réside également dans ce qu’il transmet, dans la confiance qu’il inspire, dans les élèves qu’il forme, dans les malades auxquels il rend une possibilité de vivre. La médecine possède cette étrange grandeur d’être presque toujours tournée vers demain. On soigne aujourd’hui pour que quelqu’un puisse être là demain. Et ce futur-là n’a rien d’abstrait : c’est un déjeuner en famille, une promenade, un anniversaire, parfois simplement le bonheur très sous-estimé de se plaindre de choses sans importance. Un peuple ne fait finalement rien de très différent lorsqu’il se reconstruit. Il ne reconstruit pas pour ses morts ; il reconstruit en leur mémoire, mais pour ses enfants. La distinction est essentielle. Si nous vivions uniquement pour être fidèles aux morts, nous finirions par transformer la planète entière en mausolée. Or les morts eux-mêmes, s’ils pouvaient nous adresser une recommandation — privilège que je ne leur attribuerai pas sans preuves scientifiques solides — nous demanderaient probablement de vivre. Et même de vivre bien. Peut-être est-ce la seule victoire définitive que nous puissions leur offrir.

Le Paraguay nous rappelle ainsi une vérité que nous préférons souvent oublier : la fragilité n’est pas le contraire de la force. Ce qui n’a jamais été blessé n’a jamais eu besoin de guérir. Ce qui n’a jamais été menacé n’a jamais eu à découvrir les ressources de sa survie. Nous confondons trop volontiers la force avec l’invulnérabilité. Mais l’invulnérabilité appartient aux statues, et encore finissent-elles par s’éroder. Les êtres vivants, eux, sont vulnérables précisément parce qu’ils vivent. Leur grandeur ne consiste pas à ne jamais tomber ; elle consiste à posséder encore, après la chute, suffisamment de désir pour se relever. À cet égard, les chutes d’Iguazú offrent une image presque trop belle pour le philosophe, qui devrait se méfier de la nature lorsqu’elle lui fournit des métaphores aussi faciles. L’eau tombe avec une puissance prodigieuse et pourtant elle ne disparaît pas dans sa chute. Elle poursuit son chemin. Elle change de niveau, se brise en écume, soulève des nuages de vapeur, puis redevient rivière. Tomber n’est donc pas nécessairement finir. Il arrive même que la chute fasse partie du voyage. À quelques centaines de kilomètres d’Asunción, ce spectacle semble raconter à sa manière quelque chose de toute cette région du monde : la continuité n’exige pas l’immobilité. C’est peut-être ce que j’aime dans l’image de Ricardo devant cette immensité d’eau. J’y vois moins le portrait d’un chirurgien devant un paysage que la rencontre de deux formes de continuité : celle de la nature, qui tombe et poursuit sa route, et celle de l’homme, qui soigne parce qu’il croit que l’histoire d’un malade ne doit pas s’arrêter à sa blessure. Entre les deux se trouve toute notre condition humaine : nous tombons, nous sommes blessés, nous cicatrisons et, avec un peu de chance, nous continuons. Le Paraguay a fait exactement cela.

Mais continuer suffit-il ? Ou faut-il encore apprendre à transformer la survie en espérance ?

Survivre ne suffit pas : encore faut-il inventer demain

Il y a quelque chose d’un peu injuste dans le mot « survivre ». Il semble condamner celui qui a traversé l’épreuve à demeurer éternellement défini par elle. On dit d’un homme qu’il est survivant d’une guerre, d’un accident ou d’une maladie, comme si toute son existence devait désormais se tenir dans l’ombre de ce qui aurait pu le tuer. Mais vivre n’est pas seulement ne pas mourir. Entre les deux existe un espace immense où se trouvent le désir, l’amitié, le travail, la création, la transmission, le rire et cette faculté presque déraisonnable que nous possédons de faire des projets alors même que nous savons parfaitement comment tout cela finira. Le Paraguay n’est donc pas seulement un pays qui a survécu. C’est un pays qui a continué à devenir. Et cette nuance, qui paraît grammaticale, est en réalité philosophique. Car un peuple peut être tellement occupé à préserver sa mémoire qu’il finit par oublier de fabriquer ses souvenirs futurs. Il peut regarder ses héros, ses martyrs, ses batailles et ses drapeaux avec une ferveur si exclusive qu’il transforme peu à peu l’Histoire en destin. Or l’Histoire devrait être une maîtresse exigeante, jamais une propriétaire. Elle doit nous apprendre quelque chose, certainement pas nous posséder. C’est là que le Paraguay contemporain devient plus intéressant encore que le Paraguay des manuels. Il est jeune, urbain, connecté au monde, attaché à ses traditions et pourtant soumis, comme toutes les sociétés modernes, aux bouleversements de la technologie, de l’économie, de la médecine et de la mondialisation. Il lui faut donc accomplir ce que chaque génération doit accomplir à son tour : recevoir un héritage sans devenir son gardien de musée. On peut aimer ses ancêtres sans s’habiller comme eux ; c’est même généralement préférable.

Cette question rejoint une interrogation universelle : sommes-nous condamnés à être ce que notre passé a fait de nous ? À première vue, tout semble nous inviter à répondre oui. Nous naissons quelque part, dans une langue que nous n’avons pas choisie, au sein d’une famille que personne ne nous a demandé de sélectionner sur catalogue, dans une époque qui nous est imposée sans consultation préalable. Nous héritons d’une culture, d’une histoire, parfois de blessures très anciennes. Même notre corps est un héritage dont nous découvrons progressivement les clauses, certaines agréables, d’autres écrites en caractères beaucoup trop petits. Nous sommes donc incontestablement les produits d’un passé. Mais nous ne sommes pas seulement cela. Entre ce que nous recevons et ce que nous transmettons existe un intervalle minuscule et prodigieux : notre liberté. Cette liberté n’est jamais absolue. Sartre avait peut-être un peu trop généreusement distribué la liberté à l’humanité ; l’existence réelle se charge assez vite de nous rappeler que nous ne choisissons ni toutes les cartes ni même toujours la table à laquelle nous jouons. Mais il reste possible de jouer. Le Paraguay n’a pas choisi la guerre de la Triple-Alliance telle qu’elle s’est déroulée, pas davantage que les générations suivantes n’ont choisi d’hériter de ses conséquences. Les Paraguayens nés aujourd’hui n’ont évidemment aucune responsabilité dans les décisions de Francisco Solano López, dans les ambitions de ses adversaires ou dans les catastrophes du XIXe siècle. Leur responsabilité commence ailleurs : que feront-ils de cet héritage ? C’est peut-être la seule question morale raisonnable que l’on puisse adresser aux descendants. Nous ne sommes pas coupables de l’histoire de nos pères ; nous devenons responsables de ce que nous décidons d’en transmettre à nos enfants. C’est aussi pour cette raison que la transmission médicale me paraît une si belle image de la transmission historique. Ricardo FRETES n’a pas inventé la chirurgie. Moi non plus, et cela nous évite à tous deux une responsabilité assez écrasante. Nous avons reçu des gestes, des connaissances, des erreurs corrigées par ceux qui nous ont précédés, des techniques perfectionnées génération après génération. Un chirurgien n’honore pas ses maîtres en répétant éternellement leurs gestes à l’identique. Il les honore en conservant ce qu’ils ont découvert et en abandonnant ce que les connaissances nouvelles ont rendu obsolète. La fidélité véritable n’est donc pas la répétition ; elle est la transmission intelligente. Ce qui vaut pour la médecine vaut peut-être pour les civilisations. Le Paraguay peut aimer son histoire sans lui obéir. Il peut honorer ses héros sans avoir besoin de leurs ennemis. Il peut parler guarani sans refuser le monde, protéger ses traditions sans transformer la modernité en menace, conserver ses cicatrices sans les rouvrir chaque matin pour vérifier qu’elles existent toujours. C’est même probablement ainsi qu’un peuple devient réellement fidèle à ceux qui l’ont précédé : non pas en reproduisant leur monde, mais en construisant celui qu’ils n’ont pas eu la chance de connaître.

Je retrouve ici mon ami, mon frère Ricardo, et l’amitié donne soudain à cette réflexion abstraite une simplicité presque désarmante. Lorsque deux chirurgiens venant de continents différents peuvent se reconnaître dans le même métier, parler la même langue scientifique, partager les mêmes préoccupations devant un malade et probablement les mêmes petites vanités professionnelles — car la mondialisation a heureusement respecté quelques traditions chirurgicales — quelque chose d’essentiel apparaît : nous sommes beaucoup plus que les histoires nationales dont nous héritons. Le Français et le Paraguayen ne cessent pas d’être eux-mêmes lorsqu’ils deviennent amis ; au contraire, chacun découvre peut-être mieux ce qu’il est dans le regard de l’autre. Les frontières organisent les États. Elles n’ont jamais très bien réussi à organiser les amitiés. Voilà sans doute ce que le Paraguay peut nous enseigner. Son histoire ne doit pas être admirée parce qu’elle fut tragique. La souffrance n’est pas une vertu. Les morts ne deviennent pas plus heureux parce que leurs descendants construisent de beaux monuments. Ce qui mérite l’admiration est autre chose : la capacité d’un peuple à transformer la mémoire de ce qui l’a presque détruit en énergie pour ce qui doit encore naître.

Et nous retrouvons alors notre question initiale : peut-on survivre à sa propre histoire ? Oui, certainement. Mais à une condition : comprendre qu’un jour il faut cesser de seulement survivre. Il faut recommencer à vivre.

Le Paraguay, ou cette victoire dont on ne parle jamais

Au terme de ce voyage, je me demande si nous ne nous trompons pas depuis toujours sur ce qu’est une victoire. Nous appelons victoire le moment où une armée occupe un territoire, où un général signe un traité, où un drapeau est hissé au-dessus d’une ville. L’Histoire adore ces instants parce qu’ils possèdent une date précise et qu’ils sont commodes à placer dans les examens scolaires. Mais peut-être les véritables victoires sont-elles beaucoup plus silencieuses. Peut-être une victoire commence-t-elle lorsqu’un enfant naît dans un pays que l’on croyait condamné, lorsqu’une école rouvre, lorsqu’un médecin forme un jeune confrère, lorsqu’une famille se réunit, lorsqu’une langue que l’on aurait pu croire destinée à disparaître continue à servir pour raconter une histoire drôle. Ces victoires-là n’ont pas de défilé militaire. Elles ont quelque chose de mieux : elles ont un lendemain. Le Paraguay a perdu des guerres, traversé des dictatures, connu des catastrophes et porté longtemps une mémoire écrasante. Pourtant, il existe. Mieux encore : il ne se contente pas d’exister. Il invente, travaille, soigne, transmet, aime et se projette. Asunción n’est pas une capitale construite autour d’un tombeau. C’est une ville vivante. Et le Paraguay n’est pas un musée de sa propre souffrance. C’est un pays où des hommes et des femmes continuent de fabriquer cette matière extraordinairement fragile que nous appelons l’avenir. C’est pourquoi, lorsque je pense désormais au Paraguay, je ne vois pas d’abord une bataille. Je vois Ricardo FRETES. Je vois mon ami, mon frère, l’excellent chirurgien d’Asunción, entouré de confrères autour d’une table médicale, discutant, transmettant, confrontant des idées ; je le vois aussi devant l’immensité des chutes d’Iguazú, là où l’eau tombe avec un fracas gigantesque avant de poursuivre tranquillement son voyage. Et c’est finalement ce que le Paraguay nous raconte. Nous ne choisissons pas notre passé. Nous ne choisissons ni les guerres de nos ancêtres, ni leurs erreurs, ni leurs grandeurs, ni leurs folies. Nous ne choisissons pas davantage toutes les blessures que l’existence déposera sur notre propre chemin. Mais il nous reste quelque chose qu’aucune histoire ne peut entièrement nous retirer : la possibilité de décider ce que nous allons faire de ce qui nous est arrivé. Le passé explique beaucoup. Il n’explique jamais tout. Il nous construit sans nous achever. Il nous accompagne sans avoir nécessairement le droit de nous conduire. Et peut-être est-ce là la plus belle définition de la liberté : non pas vivre sans passé, ce qui serait vivre sans mémoire, mais pouvoir regarder derrière soi sans être condamné à marcher à reculons.

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