Bien mal acquis ne profite jamais : cette justice que nous aimerions tant croire

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Il faut considérer comme le plus grand des crimes de préférer la vie à l’honneur et, pour sauver sa vie, de perdre les raisons de vivre.

Juvénal


Le monde récompense-t-il vraiment les honnêtes gens ?

« Bien mal acquis ne profite jamais. » Voilà une phrase merveilleusement rassurante. Elle possède la solidité tranquille de ces proverbes que l’on prononce lorsque la réalité vient de nous contrarier et que nous souhaitons lui rappeler ses obligations morales. Quelqu’un s’est enrichi en trompant son prochain ? Attendons. Un héritage a suscité quelques comportements dont l’élégance n’était manifestement pas la principale préoccupation ? Patience. Un homme a bâti sa réussite sur la malveillance, la fraude ou la trahison ? Ne nous inquiétons pas : tôt ou tard, nous assure la sagesse populaire, les comptes seront réglés. Il existe quelque part une comptabilité invisible qui finira par présenter la facture. C’est du moins ce que nous aimerions croire.

Car il faut immédiatement reconnaître une difficulté : le bien mal acquis profite parfois remarquablement bien. L’histoire regorge d’individus peu recommandables morts âgés, riches et entourés de tapisseries fort coûteuses. Certains escrocs ont conservé leur fortune, certains traîtres ont prospéré, certains voleurs n’ont jamais été découverts. Si l’univers possède un service chargé de rétablir automatiquement la justice, il semble souffrir de quelques retards administratifs. Pourquoi donc continuons-nous à répéter ce proverbe ? Parce qu’il exprime moins une observation qu’une exigence morale. Nous avons besoin de croire qu’il existe une relation entre la manière dont une richesse est obtenue et le bonheur qu’elle procure. Sans cela, quelque chose en nous proteste. Si le mensonge, la cupidité et la trahison permettaient systématiquement de mieux vivre que l’honnêteté, la morale deviendrait une activité assez difficile à promouvoir. Platon avait déjà rencontré ce problème. Dans La République, il raconte l’histoire de l’anneau de Gygès. Un homme découvre un anneau qui lui permet de devenir invisible. Aussitôt débarrassé du regard des autres et donc du risque d’être puni, il peut voler, séduire, tuer et prendre le pouvoir. La question de Platon est redoutable : resterions-nous justes si nous étions certains de ne jamais être découverts ? Autrement dit, sommes-nous honnêtes parce que l’honnêteté est bonne ou simplement parce que la police existe ? Le proverbe « Bien mal acquis ne profite jamais » apporte une réponse populaire à cette inquiétude philosophique. Même si personne ne vous voit, affirme-t-il, quelque chose finira par vous rattraper. Ce ne sera peut-être pas le juge. Ce sera votre conscience, votre inquiétude, la méfiance de votre entourage ou cette étrange incapacité à jouir paisiblement de ce que vous savez ne pas vous appartenir vraiment. C’est ici que le proverbe devient beaucoup plus intéressant. Car profiter ne signifie pas seulement posséder. On peut posséder beaucoup et jouir très peu. L’argent acquis par la tromperie permet d’acheter exactement les mêmes choses que l’argent honnêtement gagné : la monnaie n’a malheureusement aucune mémoire morale. Un billet ne rougit pas lorsqu’il change de poche. Une maison ignore comment elle fut financée. Un tableau accroché au mur ne demande pas à son propriétaire de justifier sa provenance avant d’accepter d’être admiré. Mais celui qui possède, lui, sait parfois. Et cette connaissance modifie subtilement la possession. Pour protéger ce que l’on a obtenu injustement, il faut quelquefois mentir davantage, se souvenir de ses mensonges, craindre qu’un témoin parle, soupçonner ceux qui savent, éviter certaines conversations. Le bien que l’on croyait posséder commence alors à nous posséder. Nous voulions acquérir quelque chose ; nous découvrons que nous avons également acquis la nécessité de le défendre. Le prix réel d’un bien n’est donc pas toujours celui qui figure sur l’étiquette. Il existe des acquisitions dont le coût se paie en tranquillité. Sénèque aurait parfaitement compris cette distinction. Les stoïciens se méfiaient de notre tendance à confondre ce que nous possédons avec ce que nous sommes. Une fortune peut être gagnée ou perdue ; elle demeure extérieure à nous. Mais la manière dont nous l’avons acquise appartient déjà à notre caractère.

Voilà peut-être le sens profond du proverbe. Il ne promet pas que le voleur perdra nécessairement son butin. Il affirme quelque chose de plus subtil : on ne s’enrichit jamais seulement de ce que l’on prend ; on devient aussi celui qui a accepté de le prendre. Et cette acquisition-là est parfois beaucoup plus difficile à restituer.

Ce que nous possédons finit parfois par nous posséder

Il existe une autre manière de comprendre ce vieux proverbe : un bien injustement acquis porte avec lui l’histoire de son acquisition. Nous aimons croire que les objets sont neutres. Une montre est une montre, une maison une maison, un meuble un meuble. Pourtant, certains objets deviennent presque des morceaux de mémoire solidifiée. C’est particulièrement vrai lorsqu’ils viennent d’une famille, d’un héritage ou d’une histoire commune. Leur valeur marchande peut être dérisoire tandis que leur valeur symbolique est immense. Une vieille montre qui ne donne plus l’heure peut valoir davantage, pour celui qui la reçoit de son père, qu’une montre neuve parfaitement exacte. L’économie trouverait cela absurde. Heureusement, nous ne sommes pas entièrement des économistes. C’est pourquoi les successions constituent parfois un laboratoire philosophique assez cruel. Lorsque quelqu’un disparaît, il laisse derrière lui des souvenirs, des objets, quelques papiers, parfois une maison et cette situation étrange dans laquelle les vivants doivent répartir ce qui appartenait à celui qui n’est plus là. Chacun découvre alors que la valeur d’une chose dépend curieusement de la personne qui la regarde. Un objet que personne n’avait remarqué pendant trente ans peut soudain susciter un attachement extraordinaire dès lors qu’il faut le partager. La nature humaine possède de ces réveils sentimentaux admirablement synchronisés avec les inventaires.

Il arrive alors que certaines choses trouvent un nouveau propriétaire avec une rapidité supérieure à celle prévue par les règles du partage. Inutile d’en faire immédiatement une tragédie grecque. Les objets circulent, disparaissent, réapparaissent parfois. Mais ces petits déplacements ont ceci d’intéressant qu’ils révèlent souvent davantage sur les hommes que sur les biens eux-mêmes. Celui qui s’approprie injustement un souvenir croit avoir gagné un objet ; il risque surtout d’avoir perdu quelque chose de moins visible : la confiance. Et la confiance possède une particularité économique désastreuse : elle demande des années pour être constituée et quelques minutes pour être dilapidée. Voilà pourquoi le bien mal acquis peut effectivement ne pas « profiter », même lorsqu’il reste matériellement entre les mains de celui qui l’a pris. Le bénéfice visible peut être réel ; la perte invisible peut être supérieure. On gagne un objet et l’on perd un frère. On obtient quelques milliers d’euros et l’on détruit une amitié. On remporte une petite victoire patrimoniale et l’on découvre quelques années plus tard que personne ne souhaite plus s’asseoir à la même table.

Le bilan comptable était positif. Le bilan humain l’était beaucoup moins.

Emmanuel Kant nous donnerait ici une raison supplémentaire de nous méfier du bien mal acquis. Lorsque nous trompons quelqu’un pour obtenir un avantage, nous ne faisons pas seulement une mauvaise opération morale : nous transformons l’autre en instrument de notre intérêt. Nous cessons de le considérer comme une fin pour le traiter comme un moyen. C’est précisément ce que sa morale refuse. Mais il serait naïf de prétendre qu’une punition mystérieuse frappe nécessairement les personnes malhonnêtes. Le monde n’est pas un conte pour enfants. Certains vivent très bien avec leur conscience, probablement parce qu’ils ont eu la prudence de ne pas trop la solliciter. Le proverbe n’est donc pas une loi physique comparable à la gravitation. Le coffre-fort du malhonnête ne s’ouvre pas spontanément à minuit pour restituer son contenu aux propriétaires légitimes.

La justice n’est pas automatique. Et c’est précisément pour cela qu’elle dépend de nous. Le sens profond de « Bien mal acquis ne profite jamais » n’est peut-être pas de nous promettre une revanche du destin. Il nous invite plutôt à nous demander ce que signifie réellement profiter. Si profiter consiste seulement à posséder davantage, le proverbe est manifestement faux. Mais si profiter signifie vivre paisiblement avec ce que l’on possède, conserver la confiance de ceux qui nous entourent et pouvoir regarder notre propre histoire sans avoir constamment besoin de la réécrire, alors il retrouve une singulière vérité.

Nous passons une grande partie de notre vie à acquérir : des biens, des titres, des positions, des souvenirs. Puis vient un âge où la question change. Il ne s’agit plus tellement de savoir ce que nous avons accumulé, mais ce que cette accumulation a fait de nous. Car nous finirons tous par abandonner nos maisons, nos comptes, nos tableaux, nos montres et jusqu’aux objets auxquels nous tenions le plus. D’autres ouvriront les tiroirs. Ils décideront ce qui mérite d’être conservé et ce qui terminera dans un carton. Toute propriété possède cette ironie finale : nous passons notre existence à dire « ceci est à moi » à des choses qui, un jour, continueront parfaitement leur chemin sans nous.

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