Haïlé Sélassié : le dernier roi sacré ou le premier souverain moderne d’Afrique ?

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C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser

Montesquieu


Un empereur entre la légende et l’Histoire

Il existe des personnages que l’Histoire ne se contente pas de raconter. Elle les enveloppe d’un halo de légende, au point que l’on ne sait plus très bien où s’arrête l’homme et où commence le mythe. Haïlé Sélassié appartient à cette catégorie rarissime. Pour les uns, il demeure le souverain visionnaire qui tenta d’introduire la modernité dans une Éthiopie encore largement féodale. Pour les autres, il reste un monarque autoritaire, trop lent à réformer un empire condamné à changer plus vite qu’il ne l’imaginait. Et pour des millions de rastafariens, dispersés des Caraïbes jusqu’aux cinq continents, il est davantage qu’un roi : une figure messianique, parfois même une incarnation du divin. Il faut reconnaître que peu de destins offrent une telle matière à la réflexion philosophique. Né en 1892 sous le nom de Tafari Makonnen, il devient empereur d’Éthiopie en 1930 sous le nom d’Haïlé Sélassié Ier, « Puissance de la Trinité ». Ce simple changement de nom résume déjà toute une conception du pouvoir. En Europe, les rois perdaient progressivement leur caractère sacré. En Éthiopie, le souverain continuait d’inscrire son autorité dans une histoire bimillénaire, reliant les traditions chrétiennes orientales à la prestigieuse dynastie salomonide. Selon cette tradition, les empereurs d’Éthiopie descendaient du roi Salomon et de la reine de Saba. La généalogie n’était pas seulement une affaire de famille ; elle devenait un principe de légitimité politique.

Voilà un premier paradoxe qui mérite de retenir notre attention. Nous avons souvent tendance à opposer tradition et modernité, comme s’il fallait choisir entre les deux. Haïlé Sélassié, lui, tenta toute sa vie de les réconcilier. Il introduisit des réformes administratives, développa l’enseignement, encouragea la diplomatie internationale, modernisa progressivement l’armée et dota son pays d’une Constitution. Pourtant, il ne renonça jamais au cérémonial impérial, aux symboles religieux ni à l’idée que le pouvoir devait s’inscrire dans une continuité historique presque sacrée. Il comprenait probablement mieux que beaucoup de réformateurs contemporains qu’une société ne change durablement qu’en respectant une partie de sa mémoire. Cette intuition dépasse largement le cas de l’Éthiopie. Toutes les grandes civilisations affrontent un jour la même question : comment devenir moderne sans cesser d’être soi-même ? Les Japonais, à l’ère Meiji, y répondirent à leur manière. Les Britanniques conservèrent leur monarchie tout en développant la démocratie parlementaire. La France, plus impatiente, préféra couper quelques têtes avant de reconstruire ses institutions. Chaque peuple invente son propre équilibre entre l’héritage et le mouvement. Haïlé Sélassié choisit une voie singulière. Il voulut transformer son pays sans rompre brutalement avec son passé. Cette prudence lui valut autant d’admirateurs que de critiques. Les conservateurs lui reprochaient d’aller trop loin ; les réformateurs de ne pas aller assez vite. Il existe sans doute peu de situations plus inconfortables que celle d’un souverain qui déplaît simultanément aux deux camps. Pourtant, c’est souvent le destin des hommes qui gouvernent pendant les périodes de transition.

Puis survint l’événement qui allait faire entrer l’empereur dans l’Histoire universelle. En 1935, l’Italie fasciste de Mussolini envahit l’Éthiopie. L’agression scandalise une partie du monde, mais les réactions demeurent timides. L’année suivante, Haïlé Sélassié prononce devant la Société des Nations, à Genève, un discours resté célèbre. Ce petit souverain africain, presque seul face aux grandes puissances, ose dénoncer l’abandon de son peuple et l’impuissance des institutions internationales. Sa voix résonne bien au-delà de l’Éthiopie. Il ne défend plus seulement son empire ; il défend une idée du droit international. Relire aujourd’hui ce discours produit une impression étrange. Haïlé Sélassié y annonce, avec une lucidité remarquable, que l’indifférence devant une agression finira par menacer toutes les nations. En substance, il avertit les dirigeants européens : ce qui arrive aujourd’hui à l’Éthiopie arrivera demain ailleurs. Quelques années plus tard, la Seconde Guerre mondiale lui donnera tragiquement raison. Les prophètes politiques sont rarement écoutés lorsqu’ils parlent ; ils deviennent célèbres lorsque les événements confirment leurs avertissements. À cet instant, l’empereur cesse d’être seulement un personnage africain. Il devient une figure philosophique. Il incarne une question qui traverse toute l’histoire humaine : qu’est-ce qu’un chef véritable ? Est-ce celui qui accumule les victoires militaires ou celui qui demeure fidèle à certains principes même lorsque tout semble perdu ? La grandeur d’un souverain se mesure-t-elle à l’étendue de son empire ou à la qualité des valeurs qu’il défend ? Ces interrogations, déjà présentes chez Platon et Marc Aurèle, trouvent dans le destin d’Haïlé Sélassié une résonance inattendue.

Car l’homme qui s’avance alors à la tribune de Genève n’est pas seulement un empereur en exil. Il devient le symbole d’une idée beaucoup plus vaste : celle selon laquelle la dignité d’un peuple ne dépend jamais de sa puissance. Une idée ancienne, toujours fragile, et qui mérite sans doute d’être redécouverte à chaque génération.

Le pouvoir : servir l’Histore ou se servir de l’Histoire ?

Le pouvoir possède une étrange propriété. Ceux qui ne l’ont jamais exercé l’imaginent souvent plus simple qu’il ne l’est réellement. Les philosophes rêvent de principes, les citoyens de décisions rapides, les historiens de cohérence. Les chefs d’État, eux, découvrent quotidiennement que gouverner consiste presque toujours à choisir entre plusieurs mauvaises solutions. Haïlé Sélassié ne fit pas exception à cette règle universelle. Lorsqu’il retrouve son trône en 1941, grâce à l’appui des forces alliées qui chassent les Italiens, il apparaît aux yeux du monde comme le symbole éclatant de la résistance à la tyrannie. Son prestige international est immense. Winston Churchill le respecte, les diplomates occidentaux l’écoutent avec considération, les jeunes nations africaines voient en lui un précurseur de leur future indépendance. L’empereur dispose alors d’un capital politique exceptionnel. Il aurait pu se contenter de savourer cette gloire retrouvée. Il choisit au contraire de poursuivre son œuvre de modernisation. Les routes se développent, les écoles se multiplient, l’administration se réforme, l’université d’Addis-Abeba prend son essor, l’Éthiopie s’ouvre progressivement au monde. En 1963, la création de l’Organisation de l’unité africaine, installée à Addis-Abeba, consacre définitivement son rôle de père spirituel du panafricanisme. Pour beaucoup de dirigeants africains, Haïlé Sélassié représente alors une forme de sagesse politique. Il comprend avant d’autres que les jeunes États africains ne pourront peser sur la scène internationale qu’en parlant d’une voix plus unie.

Mais la philosophie nous enseigne une vérité parfois désagréable : les grandes réussites portent souvent en elles les germes de leurs futurs échecs. À mesure que son prestige grandit à l’extérieur, son pouvoir devient plus personnel à l’intérieur. Comme beaucoup de souverains ayant traversé les tempêtes de l’Histoire, Haïlé Sélassié développe peu à peu la conviction que son expérience constitue la meilleure garantie de stabilité. Cette évolution n’a rien d’exceptionnel. Elle accompagne fréquemment les longues carrières politiques. Plus un chef gouverne longtemps, plus il lui devient difficile d’imaginer que d’autres puissent gouverner autrement que lui.

C’est ici qu’apparaît l’un des grands thèmes de la philosophie politique : la confusion entre la permanence de l’État et celle de celui qui l’incarne. Montesquieu écrivait déjà que tout homme qui détient le pouvoir est porté à en abuser. Cette formule est devenue célèbre, mais elle est souvent mal comprise. Montesquieu ne prétendais pas que les dirigeants étaient nécessairement corrompus. Il observait simplement qu’un pouvoir prolongé modifie progressivement le regard que l’on porte sur soi-même. Le souverain finit parfois par croire qu’il protège son pays alors qu’il protège surtout la continuité de son propre règne. Haïlé Sélassié ne fut certainement ni un tyran sanguinaire comparable aux grands dictateurs du XXᵉ siècle, ni un démocrate au sens contemporain du terme. Il appartenait à une génération de souverains persuadés que la stabilité constituait la condition première du progrès. Or cette conviction pouvait conduire à sous-estimer les aspirations nouvelles d’une société qui changeait beaucoup plus rapidement que ses institutions.

Les campagnes éthiopiennes demeuraient profondément inégalitaires. Les structures féodales subsistaient largement. Les grandes famines révélaient la fragilité économique du pays. Pendant que la diplomatie impériale rayonnait à l’étranger, une partie de la population avait le sentiment que les réformes tardaient à transformer concrètement la vie quotidienne. Ce décalage entre l’image internationale d’un dirigeant et la perception intérieure de son action constitue un phénomène classique en politique. Il rappelle que la réputation d’un homme d’État se construit souvent sur deux scènes différentes, qui n’obéissent pas aux mêmes règles. La philosophie grecque distinguait déjà deux formes de reconnaissance : celle que procure la gloire et celle que donne la justice. La première dépend du regard des autres ; la seconde de la réalité des actes. Les deux coïncident parfois, mais rarement durablement. Cette distinction éclaire admirablement les dernières années du règne impérial. Haïlé Sélassié demeure admiré dans les grandes capitales, reçu avec tous les honneurs, célébré comme l’un des derniers grands sages de la diplomatie mondiale. Pourtant, à Addis-Abeba, les contestations se multiplient. Les étudiants réclament des réformes plus profondes. Les officiers de l’armée s’impatientent. Les difficultés économiques aggravent les tensions sociales. Le prestige international ne suffit plus à répondre aux attentes d’une jeunesse qui aspire à un avenir différent.

Cette situation conduit à une réflexion d’une étonnante actualité. Peut-on gouverner longtemps sans devenir prisonnier de son propre passé ? L’expérience constitue évidemment une richesse. Mais elle peut également enfermer. Les succès d’hier deviennent parfois les lunettes à travers lesquelles nous regardons un monde qui, lui, a déjà changé. L’Histoire avance avec une élégance ironique. Elle récompense souvent les hommes pour des qualités qui finiront un jour par provoquer leur déclin. L’autorité qui permit à Haïlé Sélassié de sauver son pays face aux épreuves devint progressivement moins adaptée à une société qui demandait davantage de participation. Les vertus d’une époque deviennent parfois les limites de la suivante.

Il y a là une leçon qui dépasse largement le destin de l’empereur d’Éthiopie. Tous les pouvoirs sont confrontés à cette question redoutable : comment rester fidèle à ses convictions sans devenir sourd aux changements du monde ? Peut-être est-ce là le véritable défi de tout chef d’État. Gouverner ne consiste pas seulement à conduire un peuple ; il faut encore savoir reconnaître le moment où ce peuple commence à emprunter un chemin différent du vôtre.

Le paradoxe d’un empereur devenu prophète malgré lui

Le 12 septembre 1974, un événement met brutalement un terme à quarante-quatre années de règne. Haïlé Sélassié est renversé par un comité militaire, le Derg, qui abolit bientôt la monarchie et engage l’Éthiopie dans une révolution marxiste. L’empereur, âgé de quatre-vingt-deux ans, quitte son palais presque en silence. Quelques mois plus tard, il meurt dans des circonstances qui demeurent controversées. L’homme qui avait incarné pendant près d’un demi-siècle la continuité de l’État éthiopien disparaît sans les fastes qui avaient accompagné son pouvoir. L’Histoire possède parfois un humour que l’on qualifierait de cruel si elle n’était pas si profondément humaine. Le souverain qui avait consacré sa vie à préserver son empire assiste à son effondrement. Celui qui croyait assurer la stabilité voit son pays entrer dans une période de violences politiques dont il avait précisément voulu le préserver. La monarchie disparaît, mais les difficultés de l’Éthiopie ne disparaissent pas avec elle. Comme souvent, les révolutions découvrent que renverser un régime est infiniment plus simple que construire un ordre nouveau.

À première vue, cette fin semble donner raison aux critiques de l’empereur. Un homme qui demeure trop longtemps au pouvoir finit toujours, disent-ils, par être dépassé par son époque. Pourtant, l’analyse mérite d’être plus nuancée. Car l’Histoire, lorsqu’elle est observée avec suffisamment de recul, réserve parfois d’étonnants renversements.

Pendant que l’Éthiopie tourne la page de son ancien souverain, un phénomène inattendu se développe à des milliers de kilomètres de là, dans les Caraïbes puis dans le monde entier. Depuis les années 1930, le mouvement rastafari voit en Haïlé Sélassié l’accomplissement d’une espérance spirituelle. Son couronnement, sous le nom de « Roi des rois, Seigneur des seigneurs, Lion conquérant de la tribu de Juda », est interprété par beaucoup comme la réalisation d’une prophétie biblique. L’empereur devient, pour des millions de fidèles, une figure sacrée. Le paradoxe est extraordinaire. Haïlé Sélassié lui-même n’a jamais revendiqué cette divinisation. Chrétien orthodoxe profondément croyant, il s’en montra même réservé. Mais les mythes obéissent rarement à la volonté de ceux qu’ils transforment en symboles. Une fois entré dans l’imaginaire collectif, un personnage historique cesse en partie de s’appartenir. Il devient ce que les peuples ont besoin qu’il représente. Cette transformation constitue un fascinant objet de réflexion philosophique. Pourquoi certaines figures historiques franchissent-elles la frontière qui sépare la mémoire du mythe ? Pourquoi Napoléon, Jeanne d’Arc, Gandhi ou Haïlé Sélassié suscitent-ils bien davantage qu’une simple curiosité historique ? Peut-être parce que les hommes ne cherchent pas seulement des dirigeants ; ils cherchent des incarnations. Ils souhaitent donner un visage aux idées qui les inspirent.

Le philosophe allemand Ernst Cassirer affirmait que l’homme est un « animal symbolique ». Nous ne vivons pas seulement de faits ; nous vivons de récits. Les sociétés construisent des figures qui condensent leurs espérances, leurs peurs et leurs aspirations. En ce sens, Haïlé Sélassié dépasse largement le cadre de la politique. Il devient un symbole de résistance, de dignité africaine, de continuité historique et, pour certains, d’espérance spirituelle.

Cette évolution nous oblige toutefois à une certaine prudence. Le mythe possède une puissance considérable, mais il présente également un danger : celui de simplifier les hommes jusqu’à les rendre méconnaissables. L’empereur réel était infiniment plus complexe que le personnage légendaire. Il fut un réformateur sans être un révolutionnaire, un modernisateur sans être un démocrate au sens actuel, un diplomate remarquable sans toujours réussir à transformer son propre pays au rythme des attentes de sa population. Comme tous les grands personnages historiques, il échappe aux portraits trop flatteurs comme aux condamnations trop rapides. Les êtres humains ne se laissent jamais enfermer dans une formule. Haïlé Sélassié appartient précisément à cette catégorie. Les historiens continueront longtemps de discuter de son bilan politique. Les philosophes, eux, s’intéresseront sans doute davantage à ce qu’il révèle de notre rapport au pouvoir, au temps et à la mémoire.

Car un souverain ne gouverne jamais seulement son époque. Il gouverne aussi, souvent sans le savoir, la manière dont les générations futures raconteront son histoire. Et c’est peut-être là la plus étrange des formes de pouvoir : celle qui commence précisément lorsque le pouvoir politique s’achève.

Haïlé Sélassié ou la sagesse des pouvoirs fragiles

Au terme de cette traversée, une question demeure. Comment faut-il finalement juger Haïlé Sélassié ? Était-il un grand souverain ou un réformateur inachevé ? Un visionnaire ou un conservateur ? Un homme d’État exceptionnel ou un monarque prisonnier de son époque ? La réponse est sans doute moins importante que la réflexion qu’il nous inspire. Car les grands personnages de l’Histoire ne sont pas seulement faits pour être admirés ou critiqués ; ils sont faits pour nous aider à comprendre notre propre condition.

Haïlé Sélassié incarne d’abord une vérité que notre siècle oublie volontiers : le pouvoir n’est jamais une possession. Il est un prêt. Les chefs d’État parlent parfois de « leur » pays, de « leur » armée, de « leur » gouvernement. L’Histoire, avec une ironie dont elle possède le secret, rappelle régulièrement qu’ils ne sont que des passagers. Les palais changent de propriétaires, les drapeaux changent parfois de couleur, les régimes politiques se succèdent. Ce qui semblait éternel hier devient un chapitre dans les livres d’école de demain. Cette fragilité n’est pas une faiblesse ; elle est la condition même de la liberté humaine. Si aucun pouvoir n’était provisoire, aucun progrès ne serait possible. Les sociétés évoluent parce que les institutions, aussi prestigieuses soient-elles, demeurent mortelles. Les philosophes grecs le savaient déjà. Tout ce qui appartient au monde des hommes est soumis au temps. Seules les idées survivent parfois à ceux qui les portent. Et c’est précisément ici que réside le paradoxe d’Haïlé Sélassié. Son empire a disparu. Sa couronne a cessé d’exister. Les fastes de la monarchie éthiopienne appartiennent désormais aux musées et aux archives. Pourtant, son influence intellectuelle et morale demeure étonnamment vivante. Son discours prononcé devant la Société des Nations est encore étudié dans les écoles de relations internationales. Son engagement en faveur de l’unité africaine a préparé les fondations de l’actuelle Union africaine. Quant à sa figure, elle continue d’inspirer des millions de croyants rastafariens à travers le monde.

Voilà une magnifique leçon de philosophie politique. Les institutions vieillissent ; les symboles traversent les siècles. Les empires disparaissent ; certaines paroles continuent de résonner longtemps après la chute des trônes. Le véritable pouvoir ne consiste peut-être pas à gouverner longtemps, mais à laisser derrière soi quelques idées capables d’éclairer les générations futures. Cette réflexion rejoint l’une des intuitions les plus profondes de Marc Aurèle. L’empereur philosophe rappelait que les hommes passent tandis que le monde poursuit sa route avec une indifférence majestueuse. Il ne s’agissait pas pour lui d’un motif de découragement, mais d’un appel à l’humilité. Gouverner n’est pas conquérir l’éternité ; c’est essayer d’améliorer, pendant un court instant, le morceau d’Histoire qui nous est confié. Haïlé Sélassié eut parfois cette humilité. Il sut défendre son peuple avec une dignité exceptionnelle lorsqu’il dénonça l’agression fasciste devant une assemblée presque indifférente. Il comprit avant beaucoup d’autres que l’Afrique aurait besoin d’une solidarité politique pour exister sur la scène internationale. Il conserva jusqu’au bout une certaine élégance dans l’exercice du pouvoir. Mais il connut également les limites communes à presque tous les grands dirigeants : la difficulté d’entendre que le monde change plus vite que les hommes qui le gouvernent. Faut-il le lui reprocher ? Peut-être. Mais il serait injuste d’oublier que cette difficulté ne concerne pas seulement les souverains. Elle est profondément humaine. Nous nous attachons tous à ce qui a fait notre réussite. Nous croyons volontiers que les recettes d’hier suffiront encore demain. L’expérience est une lumière précieuse ; elle peut devenir un bandeau lorsqu’elle nous empêche de voir les chemin nouveau.


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