La conscience est-elle une erreur de l’évolution ?

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L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’Univers entier s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais, quand l’Univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’Univers a sur lui ; l’Univers n’en sait rien.


Blaise Pascal


Le plus improbable des miracles

Il existe des questions qui possèdent une élégance particulière. Elles ne cherchent pas seulement une réponse ; elles invitent celui qui les pose à devenir un autre. « La conscience est-elle une erreur de l’évolution ? » appartient à cette catégorie rare. À première vue, la question paraît absurde. Comment ce qui fait toute notre dignité pourrait-il être une erreur ? Et pourtant, plus on contemple le monde vivant, plus le doute s’insinue avec une discrétion presque malicieuse.

Depuis Darwin, nous avons pris l’habitude de considérer l’évolution comme un immense ingénieur. Elle sélectionnerait avec une précision remarquable les caractères les plus utiles à la survie. Les espèces qui voient mieux survivent davantage. Celles qui courent plus vite échappent aux prédateurs. Les organismes capables d’utiliser plus efficacement leur énergie transmettent leurs gènes avec davantage de succès. À première vue, tout semble obéir à une logique d’une simplicité désarmante : ce qui est avantageux demeure, ce qui est inutile disparaît. Mais voici qu’apparaît un phénomène dont personne ne parvient réellement à comprendre l’utilité. Au cœur de quelques kilogrammes de matière grise surgit une lumière intérieure. Une expérience privée. Une sensation d’exister. Le cerveau ne se contente pas de traiter des informations : il éprouve quelque chose. Il y a une différence immense entre une caméra qui enregistre un coucher de soleil et un être humain qui demeure immobile devant l’horizon parce qu’il est bouleversé par la beauté du ciel. La première accumule des données. Le second vit une expérience. Cette distinction paraît tellement naturelle que nous oublions son extraordinaire étrangeté. Rien, absolument rien dans les lois de la physique, n’impose qu’un traitement de l’information s’accompagne d’une vie intérieure. Les électrons circulent dans un ordinateur sans éprouver la moindre émotion. Les neurones, eux, produisent des souvenirs, des regrets, des espoirs, des joies, des douleurs, des rêves et parfois même des poèmes. Comment une telle métamorphose est-elle possible ? Personne ne le sait véritablement.

Le philosophe australien David Chalmers a donné un nom célèbre à cette énigme : « le problème difficile de la conscience ». Les neurosciences expliquent admirablement comment le cerveau traite les informations. Elles montrent quelles régions s’activent lorsque nous reconnaissons un visage, lorsque nous éprouvons une émotion ou lorsque nous prenons une décision. Elles décrivent avec une précision admirable les mécanismes neuronaux. Mais elles demeurent presque silencieuses devant la question essentielle : pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien derrière cette activité électrique ? Pourquoi ces milliards d’influx nerveux sont-ils accompagnés d’une expérience subjective ?

Imaginons un instant que vous soyez capable de construire un robot absolument parfait. Il marcherait comme vous. Il parlerait comme vous. Il rirait à vos plaisanteries — même aux moins bonnes, ce qui constituerait déjà une forme d’intelligence supérieure. Il raconterait ses vacances, se plaindrait de la météo, tomberait amoureux et écrirait peut-être des romans. Rien ne permettrait de distinguer son comportement du vôtre. Une seule question subsisterait : ressent-il réellement quelque chose ou joue-t-il simplement une partition extraordinairement sophistiquée ? Cette question, qui semble appartenir à la science-fiction, est aujourd’hui au cœur des débats les plus sérieux de la philosophie contemporaine.

Car la conscience n’est pas seulement mystérieuse ; elle est coûteuse. Un être conscient hésite. Il doute. Il anticipe. Il souffre par avance d’événements qui ne se produiront peut-être jamais. Il ressasse le passé avec une persévérance qui ferait sourire n’importe quel mammouth. Il imagine mille catastrophes improbables avant de prendre une décision parfaitement banale. Bref, il complique prodigieusement son existence. À observer la nature avec un regard un peu malicieux, on pourrait presque conclure que la conscience représente un luxe dont bien des espèces se passent fort bien. Le lézard ne médite pas sur le sens de son existence. L’aigle ne s’interroge pas sur l’origine du Bien et du Mal. Le requin ne connaît probablement pas les insomnies métaphysiques qui conduisirent Pascal à écrire ses Pensées. Les arbres ne semblent pas souffrir d’angoisse existentielle lorsqu’arrive l’automne. Et pourtant, toutes ces créatures accomplissent remarquablement leur destinée biologique. Elles mangent, se reproduisent, évitent les dangers et perpétuent leur espèce avec une efficacité que notre civilisation technologique pourrait parfois leur envier.

L’homme, en revanche, invente les religions, les philosophies, les systèmes politiques, les bibliothèques, les opéras et les psychanalystes. Il contemple les étoiles en se demandant d’où il vient. Il écrit des milliers de pages pour tenter de comprendre ce qu’il est. Puis il découvre avec une légère inquiétude qu’après plusieurs millénaires de réflexion, il ne possède toujours aucune certitude définitive. Il faut reconnaître que, du point de vue de l’évolution, une telle dépense intellectuelle peut sembler étonnamment peu rentable. Cette observation a conduit certains biologistes et philosophes à poser une hypothèse audacieuse. Et si la conscience n’était pas un perfectionnement de l’évolution mais un effet secondaire ? Les ailes ont été sélectionnées pour voler. Les branchies pour respirer. Le cœur pour pomper le sang. Mais la conscience ? Peut-être n’a-t-elle jamais été directement sélectionnée. Peut-être est-elle simplement apparue lorsque le cerveau est devenu suffisamment complexe, comme la musique surgit lorsqu’un piano est suffisamment bien construit. Non parce que l’évolution poursuivait cet objectif, mais parce que certaines propriétés émergent spontanément lorsqu’un système atteint un certain degré d’organisation. L’idée est profondément dérangeante. Elle nous oblige à renoncer à une flatterie ancienne : celle qui consistait à croire que l’Univers travaillait depuis près de quatorze milliards d’années dans l’unique but de produire Victor Hugo, Mozart, Marie Curie… et accessoirement notre modeste personne. Darwin avait déjà blessé notre orgueil en montrant que nous descendions d’ancêtres communs avec les grands singes. Les neurosciences ajoutent aujourd’hui une blessure supplémentaire en suggérant que notre vie intérieure pourrait n’être qu’une conséquence imprévue de l’organisation de quelques milliards de neurones.

Mais l’histoire des sciences nous enseigne une leçon rassurante. Chaque fois que l’homme a perdu une illusion, il a gagné une compréhension plus profonde de lui-même. Copernic nous a retiré le centre de l’Univers. Darwin nous a retiré le monopole de la création. Freud nous a retiré la souveraineté absolue sur notre propre esprit. Et pourtant, loin de nous diminuer, ces découvertes ont élargi notre horizon. Peut-être en ira-t-il de même avec la conscience. Peut-être découvrirons-nous un jour qu’elle n’est ni un miracle tombé du ciel, ni une simple erreur de fabrication, mais quelque chose d’infiniment plus subtil, plus inattendu et plus fascinant : une propriété fondamentale de la nature que nous commençons seulement à entrevoir.

Car il existe une étrange ironie dans cette aventure intellectuelle. C’est précisément grâce à notre conscience que nous sommes capables de nous demander si elle constitue une erreur. Un ordinateur ne doute pas de son existence. Une pierre ne s’interroge pas sur la matière. Une galaxie ne contemple pas les galaxie. Seule une conscience peut se retourner sur elle-même, observer son propre fonctionnement et s’émerveiller de son mystère. Ce simple fait mérite peut-être davantage d’admiration que toutes les réponses que nous espérons un jour découvrir.

La sélection naturelle avait-elle vraiment besoin de la conscience ?

À ce stade de notre promenade, une objection s’impose avec la force tranquille du bon sens. Si la conscience est apparue au cours de l’évolution, c’est bien qu’elle devait servir à quelque chose. Après tout, la nature n’est pas prodigue. Elle n’aime guère transporter des bagages inutiles. Chaque gramme de cerveau consomme une énergie considérable ; chez l’être humain, cet organe qui ne représente qu’environ 2 % du poids du corps dévore près de 20 % de notre consommation énergétique au repos. Un luxe pareil ne peut être accordé sans raison. Ou plutôt, c’est ce que nous aimerions croire.

L’évolution, pourtant, n’est pas cet architecte génial que notre imagination affectionne. Elle ne dessine aucun plan. Elle ne poursuit aucun objectif. Elle ne prévoit rien. Elle avance comme un promeneur distrait qui découvrirait un château en empilant au hasard des pierres ramassées au bord du chemin. Jacques Monod parlait admirablement du « hasard et de la nécessité ». Le hasard produit les variations ; la nécessité élimine celles qui se révèlent désastreuses. Le reste demeure. Rien de plus. Rien de moins.

Cette absence d’intention est difficile à accepter. Nous avons spontanément tendance à attribuer des projets à la nature. Nous parlons volontiers des oiseaux « faits » pour voler, des poissons « conçus » pour nager, des fleurs « destinées » à séduire les insectes. Le langage lui-même nous piège. En réalité, personne n’a jamais fabriqué les ailes pour permettre aux oiseaux de conquérir le ciel. Les individus dont les membres antérieurs offraient un avantage, même minime, survivaient un peu mieux que les autres. Après des millions d’années, ce léger avantage est devenu un miracle d’aérodynamique. Il est alors légitime de poser la question sous une autre forme : quel avantage concret procure la conscience ? Car il ne suffit pas de disposer d’un cerveau puissant pour survivre. Beaucoup d’animaux accomplissent des prouesses extraordinaires sans qu’il soit nécessaire de leur attribuer une vie intérieure comparable à la nôtre. Une araignée construit une toile d’une sophistication géométrique remarquable. Les saumons retrouvent avec une précision stupéfiante la rivière où ils sont nés. Les abeilles communiquent la position des fleurs grâce à une danse dont Karl von Frisch révéla toute la complexité. Les poulpes résolvent des problèmes qui étonnent les biologistes. Les corbeaux fabriquent des outils. Les fourmis édifient de véritables cités souterraines. La nature semble regorger d’intelligence sans qu’il soit indispensable d’invoquer la conscience telle que nous l’éprouvons. Cette distinction est essentielle. L’intelligence et la conscience ne sont probablement pas des synonymes. L’intelligence consiste à résoudre efficacement des problèmes. La conscience consiste à éprouver subjectivement ce que l’on vit. Une calculatrice est très intelligente lorsqu’il s’agit d’additionner des nombres gigantesques. Personne n’imagine pourtant qu’elle ressente une profonde satisfaction après une multiplication particulièrement élégante. De même, un programme informatique peut aujourd’hui battre les meilleurs joueurs d’échecs du monde sans éprouver la moindre émotion devant la beauté d’un sacrifice de dame.

Cette différence conduit certains chercheurs à une idée fascinante : une immense partie de nos comportements pourrait être réalisée sans conscience. Les neurosciences accumulent d’ailleurs les exemples en ce sens. Lorsque nous marchons, nous ne calculons pas consciemment la contraction de chacun de nos muscles. Lorsque nous lisons, nous ne décidons pas volontairement de reconnaître chaque lettre. Lorsque nous conduisons sur une route familière, il nous arrive parfois de parcourir plusieurs kilomètres avant de réaliser que notre esprit vagabondait ailleurs. Notre cerveau accomplit des milliers d’opérations complexes dans un silence absolu, comme un orchestre invisible dont nous n’entendons jamais les répétitions. Benjamin Libet ajouta, dans les années 1980, un trouble supplémentaire à cette réflexion. Ses expériences suggéraient que certaines décisions cérébrales étaient préparées plusieurs centaines de millisecondes avant que nous ayons l’impression consciente de les prendre. Depuis, les résultats ont été discutés, nuancés, parfois contestés, mais ils ont profondément marqué la philosophie contemporaine. Et si la conscience arrivait après la bataille ? Et si elle ressemblait moins au capitaine qui dirige le navire qu’au chroniqueur chargé d’expliquer, avec beaucoup d’assurance, pourquoi les manœuvres qui viennent d’être exécutées étaient parfaitement raisonnables ? L’image est presque comique. Nous nous imaginons aux commandes de notre existence, alors que notre cerveau aurait déjà pris la plupart des décisions avant même que nous en soyons informés. La conscience deviendrait alors une sorte de porte-parole particulièrement talentueux, chargé de transformer en récit cohérent une succession de processus inconscients. Elle raconterait notre vie avec le talent d’un grand romancier, mais sans en écrire véritablement le scénario. Cette hypothèse possède un parfum légèrement humiliant. Depuis Descartes, nous aimons croire que notre volonté règne sur notre esprit comme un monarque éclairé. Les neurosciences suggèrent parfois une image bien différente : celle d’un roi très élégant, richement vêtu, qui prononcerait de magnifiques discours pendant que les véritables décisions seraient prises par une armée de fonctionnaires anonymes travaillant dans les sous-sols du palais.

Faut-il pour autant conclure que la conscience ne sert à rien ? Ce serait aller beaucoup trop vite. Car si elle paraît inutile dans les tâches routinières, elle devient précieuse lorsque survient l’imprévu. Imaginez un animal poursuivi par un prédateur. Les automatismes suffisent souvent. Mais imaginez maintenant une situation entièrement nouvelle : un environnement inconnu, un danger inédit, plusieurs stratégies possibles, des conséquences lointaines à anticiper. Dans ces circonstances, la capacité de construire une représentation globale de la situation, d’imaginer différents futurs et de choisir entre eux peut constituer un avantage considérable. La conscience offrirait alors moins une rapidité d’exécution qu’une extraordinaire liberté de simulation. Elle permettrait d’essayer mentalement plusieurs scénarios avant d’en vivre un seul. Elle ferait de notre cerveau un théâtre où se déroulent des répétitions sans risque. Nous pouvons prévoir les conséquences d’une décision, imaginer les réactions d’autrui, corriger nos erreurs avant même de les commettre. Autrement dit, nous économisons parfois des catastrophes réelles grâce à des catastrophes imaginaires.

Il est vrai que cette faculté possède un revers dont chacun a fait l’expérience. Le même cerveau capable de prévoir l’avenir est aussi capable d’inventer des inquiétudes infinies. Nous souffrons d’événements qui ne surviendront jamais. Nous revivons indéfiniment des erreurs anciennes. Nous transformons un simple examen médical en apocalypse imminente, une remarque anodine en tragédie nationale et un retard de cinq minutes en effondrement général de l’ordre cosmique. Aucun chat, à notre connaissance, n’a jamais passé une nuit blanche parce qu’il regrettait une maladresse commise devant une autre chatte au printemps précédent. C’est peut-être là le prix de la conscience. Elle nous donne accès à la poésie, à la musique, à la philosophie, à l’amour, à l’humour et aux mathématiques. En échange, elle nous offre généreusement l’angoisse, le remords, la nostalgie, les insomnies et cette étonnante capacité à transformer un problème minuscule en affaire métaphysique. Comme souvent dans l’évolution, les avantages et les inconvénients voyagent ensemble. La nature ne distribue pas les cadeaux séparément ; ils arrivent toujours accompagnés d’une facture.

Nous entrevoyons ainsi une première réponse à notre question initiale. La conscience n’est peut-être pas une erreur de l’évolution. Elle pourrait être une innovation extraordinairement féconde, mais dont les effets secondaires sont parfois si envahissants que nous finissons par les prendre pour sa véritable nature. L’évolution ne nous aurait pas offert le bonheur ; elle nous aurait offert la possibilité de comprendre le monde. Le bonheur, lui, relève d’une tout autre histoire, que la sélection naturelle n’a probablement jamais promis d’écrire.

Le cerveau : une machine à survivre… ou une machine à rêver ?

Si un biologiste venu d’une autre planète examinait l’histoire de la vie terrestre sans connaître notre espèce, il conclurait probablement que l’évolution poursuit un objectif d’une simplicité presque décevante : survivre suffisamment longtemps pour se reproduire. Rien n’indique qu’elle se soucie de notre bonheur, de notre sérénité ou de notre équilibre intérieur. La nature n’est ni bienveillante ni cruelle ; elle est indifférente. Elle récompense uniquement ce qui augmente, même imperceptiblement, les chances de transmettre ses gènes. À cet égard, l’être humain constitue une énigme presque embarrassante.

Car notre cerveau semble avoir largement dépassé les exigences de la simple survie. Nous ne nous contentons pas d’identifier les fruits comestibles ou d’éviter les prédateurs. Nous écrivons la Divine Comédie, composons les fugues de Bach, démontrons le théorème de Fermat, envoyons des télescopes vers les confins du système solaire et passons des soirées entières à débattre de la nature du temps ou de l’existence du libre arbitre. Si un généticien particulièrement facétieux devait dresser le bilan énergétique de ces activités, il pourrait être tenté de conclure que l’évolution a commis une extravagance. Pour obtenir un animal capable de fabriquer une lance un peu plus efficace, elle a produit Mozart. L’investissement paraît considérable.

Cette impression a conduit plusieurs penseurs à imaginer que l’intelligence humaine est peut-être un phénomène de « dépassement ». Le biologiste Stephen Jay Gould aimait rappeler que l’évolution produit souvent des structures qui finissent par être utilisées à des fins très différentes de celles qui avaient initialement favorisé leur apparition. Les plumes, par exemple, semblent être apparues chez certains dinosaures avant de servir véritablement au vol. Elles isolaient, séduisaient ou impressionnaient ; voler ne vint qu’ensuite. L’évolution adore recycler ses inventions.

Pourquoi en irait-il autrement avec le cerveau ? Peut-être les premiers hominidés n’avaient-ils besoin que d’un léger supplément de mémoire, d’un peu plus de souplesse comportementale ou d’une meilleure capacité à coopérer. Mais une fois une certaine taille critique atteinte, le cerveau aurait commencé à produire des propriétés totalement nouvelles, imprévisibles, presque extravagantes. Comme l’eau liquide possède des caractéristiques que n’ont ni l’oxygène ni l’hydrogène pris séparément, un cerveau composé de près de quatre-vingt-six milliards de neurones pourrait faire émerger des phénomènes qu’aucun neurone isolé ne laisse soupçonner. C’est précisément ce que les philosophes appellent une propriété émergente. L’idée est séduisante. La conscience ne serait pas cachée dans un neurone particulier, pas davantage que l’humidité ne se cache dans une molécule d’eau. Elle apparaîtrait spontanément lorsqu’un niveau suffisant de complexité est atteint. Ce serait moins un objet qu’un événement, moins une substance qu’une organisation. L’image est belle, mais elle ne résout pas tout. Car l’émergence explique admirablement l’apparition de nouvelles propriétés physiques ; elle explique moins bien l’apparition d’une expérience subjective. Que la matière puisse devenir complexe, personne n’en doute. Qu’elle puisse devenir consciente demeure un mystère presque intact. Nous savons comment un cerveau calcule. Nous ignorons toujours pourquoi il ressent.

Cette difficulté a conduit certains philosophes à adopter une position presque hérétique : peut-être avons-nous mal posé la question depuis le début. Nous cherchons à comprendre comment la conscience surgit de la matière, comme si la matière constituait la réalité fondamentale. Mais si c’était l’inverse ? Si la conscience était aussi fondamentale que l’espace, le temps, la masse ou l’énergie ? Cette idée, qui paraît d’abord extravagante, possède une histoire prestigieuse. Sous des formes très différentes, on la retrouve chez Spinoza, chez Leibniz, chez William James, chez Bertrand Russell et, aujourd’hui encore, chez plusieurs philosophes contemporains. Certains parlent de panpsychisme, terme impressionnant qui désigne une hypothèse finalement assez simple : toute la matière posséderait, à un degré infinitésimal, une forme élémentaire d’expérience intérieure. Non pas une pensée comparable à la nôtre, évidemment. Il ne s’agit pas d’imaginer qu’un caillou compose des sonnets ou qu’une cuillère médite sur son destin. L’idée est beaucoup plus subtile. La conscience complexe que nous connaissons pourrait résulter de l’organisation d’éléments déjà porteurs d’une propriété psychique extrêmement rudimentaire.

Cette hypothèse fait sourire. Elle a pourtant retrouvé une étonnante respectabilité. Non parce qu’elle est démontrée, loin de là, mais parce qu’elle évite un problème redoutable : expliquer comment une réalité totalement dépourvue de toute dimension subjective pourrait, un beau jour, produire soudain la subjectivité. En philosophie, il arrive parfois qu’une théorie paraisse moins invraisemblable qu’une autre simplement parce qu’elle supprime une difficulté plus grande encore.

Naturellement, cette perspective ne fait pas l’unanimité. Beaucoup de neuroscientifiques demeurent persuadés que la conscience trouvera un jour son explication complète dans le fonctionnement du cerveau. Après tout, l’histoire des sciences est jalonnée de mystères qui semblaient insurmontables avant de devenir presque banals. Les éclairs étaient jadis la colère des dieux ; ils sont devenus un phénomène électrique. Les maladies relevaient des mauvais esprits ; elles sont devenues des infections ou des anomalies génétiques. Pourquoi la conscience échapperait-elle éternellement à cette progression du savoir ? La prudence invite cependant à ne pas confondre difficulté et impossibilité. Nous ignorons encore beaucoup de choses sur le cerveau. Nous ne savons pas exactement comment les souvenirs sont codés. Nous comprenons imparfaitement l’origine des rêves. Nous découvrons à peine l’extraordinaire dialogue entre les neurones, les cellules gliales, le système immunitaire et le microbiote intestinal. Chaque année apporte son lot de surprises. Il serait présomptueux d’affirmer que le mystère demeurera éternel.

Mais il serait tout aussi présomptueux d’annoncer sa disparition prochaine. Depuis plus d’un siècle, les neurosciences progressent à une vitesse vertigineuse. Les techniques d’imagerie permettent aujourd’hui d’observer le cerveau vivant avec une précision que nos prédécesseurs n’auraient pas osé imaginer. Nous savons quelles régions participent au langage, à la mémoire, aux émotions, à la reconnaissance des visages ou à la perception des couleurs. Pourtant, la question fondamentale demeure presque intacte : pourquoi ces activités s’accompagnent-elles d’une vie intérieure ? Cette persistance du mystère devrait peut-être nous inspirer une certaine modestie. Nous vivons dans une époque fascinée par les réponses rapides. Les réseaux sociaux récompensent les certitudes instantanées. Les débats publics opposent des convictions définitives qui tiennent parfois dans la longueur d’un slogan. La conscience, elle, résiste obstinément à cette impatience. Elle nous rappelle que certaines questions exigent davantage qu’une opinion ; elles réclament une longue fréquentation du doute. C’est sans doute ce qui rend cette énigme si profondément humaine. Nous ne sommes pas seulement une espèce qui connaît. Nous sommes une espèce qui sait qu’elle ignore. Cette nuance paraît minuscule ; elle est immense. Elle transforme une simple intelligence en aventure intellectuelle. Elle explique pourquoi nous bâtissons des observatoires, des laboratoires, des bibliothèques et des universités. Nous ne supportons pas longtemps de vivre au milieu des mystères sans tenter de les éclairer.

Et c’est peut-être là que réside le plus beau paradoxe de la conscience. Si elle était véritablement une erreur de l’évolution, elle serait une erreur d’une fécondité prodigieuse. Car cette prétendue erreur nous aurait permis de découvrir les galaxies, de déchiffrer l’ADN, de comprendre la dérive des continents, d’inventer la relativité générale et la mécanique quantique, d’écrire À la recherche du temps perdu et de contempler les anneaux de Saturne avec une émotion qu’aucun télescope, aussi perfectionné soit-il, ne pourra jamais éprouver. Les erreurs ordinaires produisent des échecs. Celle-ci aurait produit les cathédrales, les quatuors de Beethoven, les équations d’Einstein, les tableaux de Vermeer et les sourires des enfants devant un ciel étoilé. Il faut reconnaître que, pour une erreur, le résultat est plutôt remarquable.

Le prix de la conscience : l’angoisse, la liberté… et cette merveilleuse capacité à contempler les étoiles

Supposons maintenant que l’évolution ait réellement produit la conscience parce qu’elle conférait un avantage décisif. La question suivante devient alors inévitable : pourquoi ce cadeau est-il accompagné d’un tel cortège de souffrances ? Pourquoi l’espèce la plus consciente est-elle aussi celle qui connaît le doute, la culpabilité, la nostalgie, le désespoir, la mélancolie et cette étrange maladie exclusivement humaine que les philosophes appellent l’angoisse métaphysique ? Les gazelles fuient les lions, mais elles ne semblent pas s’interroger sur la signification profonde de leur fuite. Les baleines parcourent les océans sans écrire de traités sur le sens de l’infini. Quant aux merles qui chantent au lever du jour, ils ignorent probablement qu’ils participent à une symphonie cosmique. Nous sommes les seuls, semble-t-il, à transformer notre existence en une immense interrogation.

Pascal avait observé cette singularité avec une lucidité désarmante. « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. » La formule est si célèbre que nous oublions parfois sa profondeur. Le roseau plie sous le vent. Il peut être brisé par une simple tempête. Mais il possède un privilège dont l’Univers entier semble dépourvu : il sait qu’il existe. Cette connaissance ne le protège nullement contre la mort ; elle rend simplement sa condition infiniment plus complexe. L’animal souffre de la douleur. L’homme souffre aussi de l’idée qu’il se fait de la douleur, de son souvenir, de son anticipation et parfois même de son absence. Nous ne nous contentons jamais de vivre ; nous interprétons sans cesse notre vie.

L’évolution a ainsi doté notre espèce d’une faculté prodigieuse : celle de voyager dans le temps sans quitter son fauteuil. Nous pouvons revivre une scène vieille de trente ans avec une précision émotionnelle presque intacte. Nous pouvons imaginer l’avenir dans ses moindres détails. Nous construisons des scénarios, élaborons des hypothèses, anticipons des catastrophes ou rêvons de bonheurs improbables. Cette aptitude constitue l’un des plus grands triomphes de notre cerveau. Elle est également la source d’une grande partie de nos tourments.

Les psychologues parlent parfois de « simulation mentale ». Le terme paraît technique, mais il décrit une activité que chacun pratique quotidiennement. Avant un entretien important, nous imaginons toutes les réponses possibles. Avant un voyage, nous prévoyons les imprévus. Après une conversation, nous réécrivons mentalement ce que nous aurions dû dire. Notre cerveau fonctionne comme un metteur en scène infatigable qui répète sans relâche des pièces dont la plupart ne seront jamais jouées. Cette capacité nous évite d’innombrables erreurs ; elle nous condamne aussi à une inquiétude presque permanente.

Schopenhauer allait jusqu’à considérer que la conscience représentait la grande tragédie de l’humanité. Les animaux, pensait-il, vivent dans l’instant. Ils souffrent, certes, mais leur souffrance disparaît avec la cause qui l’a provoquée. L’homme, lui, porte son passé comme un bagage, son avenir comme une menace et son présent comme une énigme. Il ne cesse jamais tout à fait de dialoguer avec lui-même. Même le silence devient une conversation intérieure.

On pourrait croire ce constat désespérant. Il ne l’est pourtant qu’à moitié. Car ce qui rend possible l’angoisse rend également possible l’espérance. Le même cerveau qui imagine le pire est capable d’inventer le meilleur. La conscience est une arme à double tranchant. Elle nous permet de pressentir la mort ; elle nous permet aussi d’aimer avec une intensité inconnue du reste du monde vivant. Elle nous expose au chagrin ; elle nous ouvre également la porte de la compassion. Sans elle, il n’y aurait ni tragédie grecque, ni sonates de Beethoven, ni les vers de Victor Hugo, ni les cathédrales gothiques qui semblent vouloir persuader la pierre elle-même de regarder vers le ciel. Il existe d’ailleurs une étrange injustice dans notre manière de considérer la conscience. Nous lui reprochons volontiers les douleurs qu’elle engendre, mais nous oublions que tout ce qui donne sa saveur à notre existence procède également d’elle. Qui renoncerait volontairement à la contemplation d’un coucher de soleil, au sourire d’un enfant, à l’émotion d’une rencontre, à la découverte d’une idée nouvelle ou à la lecture d’un grand livre, sous prétexte qu’il faudrait en échange renoncer à l’inquiétude ? Nous rêvons parfois d’une sérénité absolue, mais cette sérénité ressemblerait peut-être à une absence plus qu’à une plénitude. Il suffit d’observer un malade atteint de certaines lésions cérébrales pour mesurer la fragilité de ce miracle. Quelques millimètres de tissu neuronal détruits par un accident vasculaire peuvent effacer un visage familier, abolir la perception d’une moitié du monde ou faire disparaître le sentiment même de posséder un bras. La conscience n’est pas un bloc monolithique ; elle ressemble davantage à une immense mosaïque dont chaque fragment dépend des autres. Nous nous croyons indivisibles ; nous sommes une composition d’une complexité vertigineuse.

Cette constatation devrait nous rendre humbles. Pendant longtemps, les philosophes ont cherché dans la conscience la preuve d’une supériorité absolue de l’homme sur la nature. Les neurosciences nous invitent à une vision plus nuancée. Notre vie intérieure dépend d’un équilibre biologique d’une extrême délicatesse. Elle peut être altérée par une maladie, un traumatisme, un médicament ou une simple variation chimique. Cette dépendance ne diminue pas sa valeur ; elle la rend au contraire plus précieuse encore. Comme les plus belles œuvres d’art, la conscience est aussi admirable que fragile.

Les existentialistes, quant à eux, ont tiré de cette fragilité une conclusion inattendue. Pour Jean-Paul Sartre, la conscience n’est pas une prison mais une ouverture. Elle nous condamne certes à choisir, mais cette condamnation est aussi notre grandeur. Un animal suit principalement son programme biologique. L’homme peut s’en écarter. Il peut désobéir à ses instincts, sacrifier son intérêt personnel, consacrer sa vie à une cause, créer une œuvre qui ne lui procurera aucun avantage matériel. En d’autres termes, la conscience introduit dans l’évolution quelque chose qui ressemble à une liberté. Naturellement, cette liberté demeure imparfaite. Nous naissons avec un patrimoine génétique que nous n’avons pas choisi, dans une époque que nous n’avons pas décidée, au sein d’une famille qui nous est donnée avant même que nous puissions prononcer notre premier mot. Mais, à l’intérieur de ces limites, s’ouvre un espace étonnant où apparaissent les projets, les valeurs, les engagements et les renoncements. L’évolution produit des organismes ; la conscience produit des destinées.

C’est peut-être ici que se révèle son apport le plus inattendu. La sélection naturelle fabrique des individus capables de survivre. La conscience transforme certains de ces individus en êtres capables de préférer la vérité au confort, la justice à l’intérêt personnel, la beauté à l’utilité immédiate. D’un strict point de vue biologique, un chercheur qui passe trente années à résoudre un problème mathématique ne fait pas preuve d’une efficacité reproductive exceptionnelle. Pas davantage qu’un compositeur enfermé dans son atelier ou qu’un moine copiant des manuscrits pendant toute une existence. Et pourtant, ce sont souvent ces existences apparemment peu rentables qui modifient durablement le destin de l’humanité. Ainsi, la conscience semble avoir introduit dans l’histoire du vivant une dimension entièrement nouvelle. L’évolution sélectione ce qui permet de vivre ; la conscience nous pousse parfois à chercher ce qui mérite d’être vécu. La nuance est immense. Entre survivre et donner un sens à son existence s’étend tout l’espace de la philosophie, de la littérature, de la science et de l’art.

Et c’est peut-être pour cette raison que nous levons si souvent les yeux vers les étoiles. Non parce qu’elles pourraient améliorer notre patrimoine génétique. Non parce qu’elles augmenteraient nos chances de laisser une descendance plus nombreuse. Mais parce que leur silence nous interroge. Parce qu’elles éveillent en nous une émotion qui échappe à toute comptabilité biologique. Parce qu’en les contemplant, nous éprouvons soudain cette impression singulière d’appartenir à quelque chose d’infiniment plus vaste que notre propre existence. Voilà sans doute le plus beau paradoxe de la conscience. Elle nous rappelle chaque jour notre fragilité, notre ignorance et notre finitude. Mais c’est précisément grâce à elle que nous pouvons admirer la beauté du monde, rire de nous-mêmes, aimer ceux qui nous entourent et chercher obstinément la vérité. Si l’évolution a réellement commis une erreur, il faut reconnaître qu’elle a eu, ce jour-là, un talent extraordinaire.

La plus belle des erreurs… ou la première promesse de l’Univers ?

Nous voici revenus à notre question initiale. La conscience est-elle une erreur de l’évolution ? Après ce long détour par la biologie, les neurosciences, la philosophie et quelques éclats d’humour que l’évolution ne semble d’ailleurs avoir distribués qu’avec une généreuse parcimonie, nous découvrons que la réponse est infiniment plus subtile qu’un simple oui ou un simple non. Car une difficulté demeure, immense, presque vertigineuse. Nous avons jusqu’ici considéré la conscience comme un produit de l’évolution. Et si nous inversions complètement la perspective ? Si l’évolution n’avait pas produit la conscience, mais si la conscience représentait au contraire l’une des directions profondes vers lesquelles l’Univers tend depuis son origine ? Cette idée ferait probablement sourire un biologiste strictement darwinien. Elle aurait, en revanche, enchanté Pierre Teilhard de Chardin. Ce jésuite, paléontologue de génie autant que philosophe visionnaire, proposait une lecture audacieuse de l’histoire du cosmos. Selon lui, l’Univers ne se contente pas de devenir plus complexe ; il devient progressivement plus conscient. Des particules élémentaires aux atomes, des atomes aux molécules, des molécules aux cellules, des cellules aux organismes, des organismes aux cerveaux et des cerveaux à la pensée réfléchie, une même dynamique semble conduire la matière vers toujours davantage d’organisation intérieure. Naturellement, cette conception demeure discutée. Beaucoup lui reprochent de réintroduire discrètement une finalité que Darwin avait précisément évacuée. Mais, qu’on partage ou non cette vision, elle possède une force poétique extraordinaire. Pour la première fois, l’homme cesse d’être un accident isolé au milieu d’un Univers indifférent. Il devient l’un des moments d’une aventure cosmique qui dure depuis près de quatorze milliards d’années. La cosmologie moderne ajoute d’ailleurs une étrange résonance à cette intuition. Les premiers instants de l’Univers ne contenaient ni étoiles, ni planètes, ni molécules complexes. Il fallut des centaines de millions d’années pour que naissent les premières galaxies, puis les étoiles capables de fabriquer le carbone, l’oxygène, l’azote, le phosphore et tous les éléments dont notre cerveau est aujourd’hui constitué. Nous aimons répéter, à juste titre, que nous sommes faits de poussières d’étoiles. L’expression est devenue presque banale. Elle est pourtant l’une des phrases les plus extraordinaires que la science ait jamais produites. Imaginez un instant cette histoire racontée à rebours. À cet instant précis, des milliards de neurones échangent des signaux électriques dans votre cerveau pendant que vos yeux parcourent ces lignes. Ces neurones sont composés d’atomes forgés au cœur d’étoiles disparues depuis des milliards d’années. Ces étoiles sont elles-mêmes nées des fluctuations quantiques d’un Univers encore enfant. Autrement dit, la matière qui contemple aujourd’hui le cosmos est issue du cosmos lui-même. C’est comme si l’Univers, après une histoire d’une longueur inimaginable, avait fini par ouvrir les yeux. Cette image n’est pas seulement belle ; elle est scientifiquement exacte. Ce qui demeure mystérieux, ce n’est pas que notre cerveau soit constitué d’atomes. C’est que ces atomes soient devenus capables de se poser des questions sur leur propre origine.

Carl Sagan résumait cette idée dans une formule devenue célèbre : « Nous sommes une façon pour le cosmos de se connaître lui-même. » Peu importe, au fond, que cette phrase soit interprétée comme une métaphore ou comme une réalité profonde. Elle traduit admirablement l’étrange situation de notre espèce. Nous sommes minuscules à l’échelle de l’Univers, mais nous sommes peut-être les seuls êtres connus capables de contempler cette immensité avec émerveillement.

Et c’est ici que notre interrogation change de nature.

Nous demandions au départ si la conscience constituait une erreur de l’évolution. Peut-être faut-il désormais demander si l’évolution n’est pas devenue, grâce à la conscience, capable de s’observer elle-même. Car avant l’apparition d’un cerveau conscient, la sélection naturelle façonnait les espèces dans un silence absolu. Depuis l’apparition de l’homme, quelque chose d’inédit s’est produit : l’évolution a engendré un être qui étudie les mécanismes mêmes qui l’ont engendré.

Il y a là un retournement presque vertigineux. Le peintre contemple son tableau. Le romancier relit son manuscrit. Mais voici que le processus lui-même devient capable de réfléchir sur lui-même. Cette boucle de la connaissance est peut-être l’un des événements les plus singuliers de toute l’histoire cosmique.

Naturellement, notre orgueil nous pousse à croire que cette aventure s’achève avec nous. Rien n’est moins certain. L’évolution n’a jamais cessé d’inventer. Elle a produit les bactéries, les méduses, les dinosaures, les mammifères, les oiseaux et, beaucoup plus récemment, quelques primates légèrement prétentieux qui passent une partie de leur temps à disserter sur la conscience tout en oubliant leurs lunettes sur leur propre tête. Il serait étonnant qu’un processus aussi créatif ait soudain décidé de prendre sa retraite.

L’intelligence artificielle, les neurosciences, les biotechnologies ouvrent aujourd’hui des perspectives que personne n’aurait osé imaginer il y a seulement cinquante ans. Verrons-nous apparaître d’autres formes de conscience ? Des consciences artificielles ? Des intelligences radicalement différentes de la nôtre ? Nul ne le sait. Mais ces interrogations rappellent une vérité essentielle : la conscience n’est peut-être pas l’aboutissement de l’évolution ; elle pourrait n’en représenter qu’un chapitre.

Il existe enfin une dernière raison de douter que la conscience soit une erreur.

Une erreur, en biologie, disparaît généralement. Elle est éliminée par la sélection naturelle parce qu’elle diminue les chances de survie. Or la conscience ne disparaît pas. Au contraire, elle semble s’enrichir. Elle accumule les connaissances d’une génération à l’autre. Chaque enfant naît dans un monde intellectuel infiniment plus vaste que celui de ses ancêtres. La sélection naturelle transmet des gènes ; la conscience transmet des idées. Et les idées possèdent une propriété extraordinaire : elles ne cessent de se transformer elles-mêmes.

Grâce à elles, nous ne sommes plus prisonniers de notre seule biologie. Nous corrigeons la nature par la médecine, prolongeons la mémoire grâce à l’écriture, augmentons notre intelligence par les bibliothèques, les ordinateurs et désormais les intelligences artificielles. Pour la première fois dans l’histoire du vivant, l’évolution biologique est relayée par une évolution culturelle dont la vitesse dépasse tout ce que la nature avait connu auparavant.


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